Je l'ai acheté au Marché aux Puces mais il m'a fallu m'y rendre plusieurs fois avant de découvrir celui qui ferait l'affaire. Bien arrondi à l'arrière, les cavités nettement marquées, le profil intéressant, les dents alignées et encore belles comme pour un sourire « Colgate » - disait-on à l'époque -. Oui ce crâne de mort, loin de provoquer mon horreur ou ma répulsion, me plaisait : j'ai toujours eu envie d'en dessiner un, en en faisant ressortir les ombres et les lumières, les demi-teintes et, peut-être, la spiritualité qui lui est encore attachée.

La Damospa !

Alors que je marche d'un bon pas pour aller à l'Atelier d'Ecriture, je m'arrête avant de traverser le pont sur l'Arve : je contemple le flot gris laiteux, charriant des rameaux arrachés hier par le vent tempétueux ; ils se bloquent parfois contre les rives ou sur une colline subaquatique, provoquant des tourbillons, Le circuit des colverts et autres canards sédentaires s'en trouve compliqué mais ce parcours différent n'est pas pour leur déplaire, c'est un peu de fantaisie dans leurs déplacements routiniers...

Près de moi, une dame un peu rondelette s'est aussi accoudée au parapet et regarde, je suppose, le spectacle de l'eau.

Curiosity killed the cat !

J'en ai assez de ce grand panneau qui me fixe – ou que je fixe ? – depuis que je suis dans la salle d'attente du Dr. Zlotovski. Le tableau est situé sur un mur du hall faisant angle avec une autre paroi. Ce coin forme une sorte de palier dominant un escalier dont on aperçoit la première marche. Les couleurs de cette peinture, avivées par le soleil couchant, me narguent et semblent me suggérer quelque chose. Si la porte de cette pièce était fermée, je ne verrais pas ce tableau dérangeant ... ni le rai de lumière qui le frappe et paraît m'inviter à le suivre.. Ce message lumineux s'adresse à moi d'ailleurs, je le sens et m'en convaincs d'autant plus que je suis la seule patiente dans le salon....

Comme la si curieuse femme de Barbebleue, me voici devant la fameuse porte à ne pas ouvrir... Je m'en suis approchée à pas rapides, puis plus lents, hésitants, devenus paralytiques à un mètre de l'objet défendu.
Ah comme je voudrais savoir ce qu'il y a derrière... Quelle impatience et quelle peur à la fois ! Maintenant le pied gauche a touché le seuil ; le pied droit s'y pose lentement et ma main droite ankylosée d'angoisse tient déjà la clef qui ouvrira la boîte de Pandore...

Content d'avoir fini la journée, Nicolas desserre sa cravate avec vigueur et la jette sur la banquette arrière de son 4-4, après avoir ouvert la portière.

Comme à l'accoutumée, il est le dernier à partir. A part la sienne, pas une seule voiture appartenant à un membre de l'entreprise, n'est présente dans le parking privé.