L’image représente une petite fille aux boucles blondes qui joue à l’élastique devant l’immeuble. Elle est toute fine, discrète et si fragile. Si je ne la connaissais pas, je n’y ferais même pas attention. La photo jaunie date un peu, 35 ou peut-être 40 ans.
Au fur et à mesure que je feuillette l’album. Les années passent. Je l’observe, toujours cachée derrière une de ses copines, couverte d’un pantalon ou d’une longue robe. Comme si elle voulait disparaitre, se fondre dans le décor. On pourrait dire de cette jeune fille qu’elle est sans histoire, sûrement bonne élève. Si je l’observe de plus près, elle est soignée et bien habillée. Elle a l’air obéissante et respectueuse. L’enfant que tous les parents désiraient avoir.
Page après page, elle grandit, devient une jeune femme. On distingue maintenant dans son habillement une façon de se démarquer, c’est elle que l’on voit au devant des photos, avant ses copines. Je m’approche du cliché, de plus en plus près, quelque chose a changé. Je regarde encore intriguée, les traits de son visage ? oui, c’est cela, il n’y a plus d’expression, il n’y a plus rien. Je tourne les pages, photos après photos, rien, plus rien. Elle pose devant l’appareil. Impossible de dire si elle est heureuse, triste, mélancolique ou amoureuse. Je ne me reconnais pas sur ces clichés, si l’aspect physique ne change pas et si je reconnais les amies qui m’entourent.
Je me souviens de cette période, le masque n’est pas arrivé tout seul. L’AUTRE a débarqué avec toutes ses excentricités, bruyant et calme à la fois, sauvage, avec sa colère et sa culpabilité. Le masque m’emmenait dans un rythme qui n’était pas le mien, je me retrouvais dans des situations qui d’ordinaire m’embarrassaient. Soirée, amant et alcool était mon quotidien. La petite fille aux boucles blondes était bien loin. Je ne saurais dire quant il a pris mon visage en otage. Il s’est installé sournoisement, lentement au fil du temps et il a pris possession de mon moi intérieur et de ma personnalité.
Les autres, les gens, eux … Ils me regardaient, m’observaient. Ils disaient de moi que j’étais sympathique, mais difficile à cerner. L’adjectif qui me définissait le mieux était froid et distante. Ce n’était pas vraiment mes amis, mais des connaissances avec qui j’ai fait un petit bout de chemin. Mes relations avec mon entourage étaient toujours difficiles et conflictuelles. J’avais toujours cette fâcheuse impression d’être incomprise.
Miroir, Oh miroir dis-moi qui est la plus … . Ce jour là, j’ai compris, plantée devant mon miroir, je me suis observée. Avec le bout de mes doigts, j’ai suivi les contours de mes traits. Je ne voyais rien, rien qui puisse me guider sur mes sentiments. J’étais en face d’une personne sans âme. J’en avais même peur. Peur de moi-même.
Alors c’est là que j’ai vu ce que les autres, les gens, eux … voyaient de moi. Comment pouvaient-ils partager avec moi si je ne les laissais pas entrevoir qui j’étais. Comment pouvaient-ils m’accompagner un bout de chemin si je ne partageais pas mes joies et mes peines.
Je pensais inconsciemment que ce masque pouvait me protéger du mal, comme une forteresse qui m’empêcherait de souffrir. L’image qu’il a renvoyée pendant toutes ces années n’était évidemment pas la mienne. C’était la sienne, je l’avais laissé s’installer, parler à ma place. Il m’a fallu beaucoup d’énergie pour qu’il se fissure et de nombreuses heures de travail pour le faire totalement disparaitre. Des années pour me retrouver. Il a emporté avec lui la colère et la culpabilité.
Aujourd’hui c’est par dizaines que les années ont passé. Je ne peux pas parler à la place des autres, des gens, eux…… mais au dire de certains je suis une femme de caractère qui sait où elle veut aller. Une femme qui assume un travail, une vie de famille et prend le temps de partager des moments avec ses amies d’enfance.
Ce que ne savent pas les autres, les gens, eux …… c’est que je suis une femme qui pleure devant un film à l’eau de rose, qui panique quand ses enfants sont blessés et aimerait bien que sa mère soit présente pour la soutenir. Une femme qui manque de confiance en elle face à certains défis.
J’aime toutefois penser que l’image que je renvoie est positive. Même si dans le fond, aujourd’hui, le jugement des autres, de gens … d’eux, je m’en fiche.
