Juliette on l’entend de loin avec sa belle voix bien placée, son rire fracassant et explosif, un rire qui fait sursauter tellement il est inattendu, elle ne passe pas inaperçue. Mais on ne peut que deviner son corps sous ses vêtements, le plus souvent amples ; ils sont issus de différents marchés qu’elle fréquente. Customisés pas ses soins avec art et originalité, ils lui donnent fière allure. Juliette, on l’entend, on la voit et on la sent aussi car elle porte des parfums différents selon la saison ou son humeur. Sa chevelure abondante, longue et touffue ressemble parfois à un nid d’oiseau mais ça va bien avec le personnage. Elle est très belle, mais est-ce qu’elle le sait ?
Si je me souviens de nos cours de natation au collège, elle avait un corps agréable à regarder, bien proportionné et à l’époque, elle était habillée sobrement, -pulls vagues, sages chemisiers- elle ne profitait pas de ses avantages physiques pour se faire remarquer des garçons. Et maintenant elle se cache dans les tissus de façon originale, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’elle se cache tout en se faisant entendre et voir des autres. Comme si elle voulait plaire et ne pas plaire en même temps. Comme si elle voulait qu’on la remarque et qu’on l’ignore. Elle est flamboyante et se voudrait petite souris grise.
Récemment nous avons eu une rencontre avec la volée de « matu », Juliette ne pouvait être présente, en voyage à l’étranger. Pendant l’apéritif on énonce les noms des absents et leur motif.
- Juliette ? dit Julien, je ne me souviens pas d’elle !
- Pas étonnant, rétorque Pierrick tu ne regardais que les fashons-victimes, et le moins que l’on puisse dire est que Juliette ne l’était pas. Son code-mode s’était arrêté dans les années 60.
- Juliette… Juliette ah oui ! elle était bien balancée mais pas sortable, juste la honte si je m’étais baladé avec elle. Je me demande pourquoi elle se fringuait si mal !
- Ben… ! intervient Magali, je crois qu’elle voulait être invisible de la gente masculine.
- Pourquoi, insiste Julien, elle ne nous trouvait pas à son goût ? pourtant on était plutôt beaux mecs, non ? Comme à son habitude il tentait de focaliser les regards sur lui et de faire rire.
- Oui vous étiez beaux mecs, certains plus que d’autres… dit Magali et nous aussi les nanas on était pas mal. Mais ce n’est pas là le problème. Juliette avait un papa qui l’aimait bien, peut-être un peu trop et pas de la bonne façon, si vous voyez ce que je veux dire. Il avait remarqué que sa fille devenait belle alors que sa femme le devenait un peu moins et Juliette en avait pâti en silence, la honte rend taiseux. Elle savait donc qu’elle était tentante et que c’était dangereux.
- Merde alors, c’est pour ça qu’elle était si terne et si discrète ! constate Pierrick.
Toute la classe était atterrée, chacune et chacun a compati puis la conversation a repris dans un joyeux brouhaha.
Magali savait que Juliette a passé beaucoup de temps plongée dans ses livres afin de ne pas penser aux outrages qui lui ont été faits, elle a terminé ses études brillamment, s’est libérée de la tutelle parentale et des avances de son père. Peu à peu elle est devenue plus exubérante, a cherché un autre look qui lui convienne et est devenue cette jeune femme qu’on ne peut que remarquer mais tout au fond d’elle-même il y a toujours la petite fille qui veut se cacher. Qui peut deviner ce qui ce tapit au fond des êtres que l’on observe, juge, adore ou méprise ?
Comme les icebergs, ils ne montrent qu’une petite partie de ce qui les constitue. Ce qui les a construits est souvent bien caché, ne se laissant que deviner et on les trouve ternes ou peu déterminé. Une personne rigolote peut cacher des complexes, une pimbêche une grande timide, une exubérante des tourments intérieurs, une spontanée une grande insécurité. Est-ce que ce que les gens montrent ne serait qu’une forteresse pour se protéger ? Dans ce cas, ce qu’on donne à voir aux autres ou ce qu’ils voient de nous ne nous représente pas vraiment. Alors faut-il s’inquiéter de ce que les autres pensent de nous ? C’est certainement la dernière chose à faire. Comme le titre d’un poème de Prévert : Je suis comme je suis ! La première personne à qui je dois plaire c’est moi, il faut que je sois « confortable » dans mes vêtements, quels que soient les impératifs de la mode et je m’octroie une totale liberté de penser. Je ne veux choquer personne, je tente d’être bienveillante, mais je vis et laisse vivre… enfin le plus possible. Bien faire et laisser braire serait une bonne devise, c’est celle que j’ai adopté.
