Ludivine est vraiment la copine difficilement supportable. Enfin pourquoi je dis « copine », c’est juste ma voisine de palier et je la croise de temps en temps pour plus ou moins de temps, mais on se tutoie tous dans la montée depuis la dernière Fête des Voisins. Dernièrement elle s’est foulé une cheville alors je lui ai proposé de l’aider à faire ses courses à la Migros. Je l’ai véhiculée avec ses sacs vides puis avec ses sacs pleins.
Quelle galère pour les remplir ses sacs, quelle prise de tête ! Je pousse le caddie, elle le remplit avec méticulosité, lisant la notice de chaque objet, comparant les prix comme si elle découvre les produits pour la première fois. Comme je lui ai proposé de l’aider, je ne dis rien et je patiente.
Ouf on arrive à la caisse… mais ce n’est pas fini, il y a encore la relecture du scanner et l’ultime pointage de sa liste de course. Sa carte de crédit est au fond de son sac, dans un étui en tissus puis dans une fourre en plastique. Je pense : trois précautions valent mieux qu’une.
Je lui fais remarquer que, si elle est très prudente pour cacher sa carte, elle ne l’est pas tellement dans sa manière de tenir son sac à main à bout de bras, qu’elle peut se faire arracher par une personne qui part en courant le fouiller tranquillement plus loin. Naïvement, avec une belle assurance elle répond que ça ne lui est jamais arrivé. Je n’ajoute rien, il n’y a rien à dire à cet argument imparable.
On passe au point « presse ». Elle achète plusieurs revues, des cahiers de jeux, passe en revue les bestsellers présentés, elle en prend trois. Tu comprends me dit-elle, comme je suis immobilisée il me faut des passe temps et j’ai une petite addiction à l’imprimé. Il me faut une réserve. Je ne peux pas ne rien faire et en plus ne rien lire. Ca me mine le moral. J’acquiesce en souriant, impatiente qu’on en finisse.
Et hop, en voiture Ludivine, on retourne chez toi ! Je ne peux pas la laisser seule, ranger ses achats en clopinant. Je lui donne encore un coup de main. Franchement je n’aurais pas dû. Je dois retirer chaque emballage, le plier de manière précise soit pour le recyclage soit pour son usage personnel. Le rangement est d’une maniaquerie obsessionnelle. Pour une boîte de thon, qu’on voie le thon sur l’étiquette ou pas, ça se reconnait. Pas pour elle. Je dois disposer chaque article correctement, bien aligné, étiquette bien visible. Si elle a du temps à perdre, pas moi. Je commence à regretter ma compassion, j’ai hâte de passer en face.
J’arrive enfin au bout de ma peine, j’ai tout bien rangé comme elle le voulait. Elle me regarde comme si elle avait encore quelque chose à me demander mais elle me propose de prendre un café pour me remercier de ma gentillesse. Gentillesse qui est à bout ! Alors je lui mens. Hélas je ne peux pas rester plus longtemps, j’ai en rendez-vous « skipe » dans un quart d’heure avec une amie qui voyage aux USA. Heureusement je ne manque pas d’imagination car il va falloir que j’invente quelques mésaventures étasuniennes de cette amie fictive. N’importe quoi plutôt que de rester une minute de plus avec Ludivine. Ne me raccompagne pas que je lui dis ! Je connais le chemin.
J’espère qu’elle ne va pas considérer que je vais devenir son amie. Quand je la croise sur le palier ou dans l’ascenseur : bonjour, bonsoir trois petits mots et puis c’est tout, je n’aurai jamais imaginé la moitié de ses maniaqueries ou comportements obsessionnels. Elle est toujours tirée à quatre épingles, donne l’air de savoir où elle va de son pas décidé. Je ne savais pas à quel point elle peut couper les cheveux en quatre, et donner de l’importance à des choses qui n’en n’ont pas vraiment. La seule chose que je comprends c’est son addiction à l’imprimé, j’ai la même mais je ne le lui ai pas dit. Je ne veux pas que ça devienne un sujet de conversation entre nous car je veux la voir le moins possible. Ludivine j’espère que ta cheville va bientôt se remettre et que vite tu n’auras plus besoin de moi. En tout cas moi, je n’ai pas besoin de toi dans ma vie.
