Quotidiennement ou pas le téléphone sonne au mauvais moment. Pour Jeanne, c’est presque toujours au mauvais moment. Elle n’aime pas être dérangée quand elle lit confortablement installée dans son meilleur fauteuil. Elle n’aime pas être dérangée quand elle a les mains affairées avec la spatule à pâtisserie ou à pétrir son pain de la semaine. Elle n’aime pas être interrompue pendant qu’elle s’adonne à ses exercices quotidiens de yoga. En gros elle n’aime pas le téléphone qui sonne mais elle apprécie le téléphone qui lui permet d’appeler pour un rendez-vous, pour prendre des nouvelles d’un membre de sa famille ou de son cercle d’amis. Bref, elle aime décider de ses moments de sociabilité.
Elle pense souvent aux mots de l’oncle Jules dans un roman de Pagnol. L’oncle Jules qui ne voulait pas de « cet impertinent qui vous sonne comme un valet. » Depuis l’époque de ce roman, si Jeanne ne se méfie pas elle peut même être dérangée par un impertinent « haut de gamme » pendant sa promenade. Il est vrai que cet impertinent-la lui permet aussi de faire quelques photos, d’écouter de la musique. Heureusement elle peut aussi le faire taire.
Donc quand le téléphone sonne, Jeanne râle, peste et rouspète. Parfois elle l’ignore et parfois elle se déplace vers l’impudent en trainant les pieds et annonce un « allo ! » plutôt excédé, qui ne ressemble en rien à un « bienvenu ! » jovial. A partir de ce moment il y a plusieurs possibilités.
Si l’entretien commence par un : « Bonjour madame Machin, vous allez bien » elle a deux options. La première elle raccroche sans un mot pour l’appelant, mais en pensant un « va te faire voir » en retournant à son occupation. La seconde c’est de dire « jusqu’à votre appel j’allais très bien, mais maintenant je me sens très mal, adieu ». Elle sait que ces personnes sont des précaires qui ont besoin de ce job ingrat. Elle sait qu’elles sont payées à l’appel que si le nombre de secondes passées à parler est suffisant Mais c’est plus fort qu’elle, elle les trouve intrusifs, dérangeants, casse-pieds. Elle ne les supporte pas.
Parfois l’appelant est plus finaud, il parvient à capter son attention en annonçant la maison Trucmuche qui lui veut du bien. Dix secondes se passent et elle dit : si c’est pour une publicité tapez 1, si c’est pour un sondage tapez 2 si c’est pour m’ennuyer oubliez mon numéro. Et elle raccroche tout aussi impoliment. Celui-ci aura son nombre de secondes suffisant pour faire valoir son appel.
Il lui arrive aussi de décrocher et après les quelques mots d’introduction entendus elle pose le combiné sur le bureau et laisse l’enquiquineur faire son blabla dans le vide. Encore un appel valable pour le démarcheur.
Bien sûr le téléphone sonne aussi positivement et « au bout du fil » du téléphone sans fil, c’est un ami, une amie, un membre de la famille qui entend un « allo ! » plutôt excédé. Alors les premiers mots sont « Salut ! Ça va ? J’espère que je ne te dérange pas ? ». Et Jeanne de répondre tout sucre tout miel : « Non pas du tout, ça me fait plaisir de t’entendre ». Le plus souvent c’est vrai, mais parfois elle se force à être sociable et attentive puis enfin elle se laisse aller à une conversation qui peut durer 10 minutes ou deux heures. Heureusement que l’appareil est « mains libres » et qu’il a un haut parleur, elle peut vaquer à d’autres occupations tout en parlant.
Depuis l’oncle Jules de Pagnol il a fait de sacrés progrès l’impertinent.
