Pourquoi moi ?!
J’ai horreur de ces moments gênants ! Et là, maintenant, tout de suite, j’ai envie de coller une claque à cet individu qui envahit mon espace vital dans le bus. Il est gros et utilise plus que sa part de banquette et il pue le parfum. Mais si ce n’était que ça ! Il ressent le besoin de s’épancher. Donc, il me raconte sa vie, tout en insistant bien sur le fait que je lui rappelle sa fille, qu’il n’a pas vu depuis longtemps. Je sens la tristesse et le désarroi de ce vieil homme et je me retiens de l’insulter et de me barrer. Du fond de son incontinence verbale cet abruti a réussi à me toucher. Je le hais !
Sa bouche lippue dessine les mots de son monologue interminable… Je le regarde d’un œil morne priant secrètement pour que ça s’arrête…
Elle est dans la mode ma fille. Et vous, vous aimez la mode ? Je pense que oui. Moi, la mode je n’y comprend rien, ça change sans arrêt et en même temps ça recommence tout le temps. Si ça se trouve je suis à la mode…
Heureusement il ne postillonne pas. Je serre les dents, héroïque. Je me tais car si j’ouvre la bouche, je vais craquer, lui faire du mal. Il n’a pas l’air méchant. Diablement chiant et sans doute très seul. Mais il ne peut pas se douter que je viens à peine d’enterrer mon père. Je ne peux pas le lui dire, car si j’ouvre la bouche, les digues qui contiennent mon chagrin vont se briser et je vais m’effondrer dans ses bras. Et lui, il sera mal. Je le regarde donc placidement, tout en bouillonnant intérieurement pour ne pas céder à la tristesse.
Il se tait et me regarde… Aurait-il posé une question et attend-il ma réponse ? Zut j’espère que ce n’est pas ça, car je n’ai rien écouté. Je suis toujours muette, je tente vaillamment de sourire puis tourne la tête. C’est là que j’aperçois au fond du bus, Claire, une cousine éloignée. Elle m’a vu avant que je me lève pour la rejoindre. Elle vient à grandes enjambée et me dit :
Sandra, je suis tellement navrée, c’était tellement subit. Toutes mes condoléances, ton père était un homme bien.
Les larmes me montent aux yeux tandis que j’acquiesce légèrement de la tête. J’entends un hoquet de surprise de mon voisin. Je l’observe du coin de l’œil, il s’est décomposé et s’est tellement racorni qu’il utilise moins de la moitié de la banquette. Si j’étais moins mal, j’aurais ri. Je regarde Claire et la remercie, puis me retourne vers l’homme et trouve la force de lui dire.
Vous ne pouviez pas savoir…
Ma pauvre et moi qui vous parlait de ma fille qui me manque... j’ai tellement honte.
Il est gêné, rempli de tristesse et de remords. Il me touche encore car il me rappelle un peu mon père. Mon cœur se serre, il est si pathétique que je me force à esquisser un petit sourire pour le rassurer.
Il se lève et cède sa place à Claire qui nous regarde d’un air étonné. Elle n’a rien compris à ce qui s’est passé. Je pose la tête sur son épaule et me détend enfin.
