Une lame.

A la fin de chaque repas, notre hôte retournait sur la table le pain restant et pliait son canif. Ce soir là, il ne replia pas son couteau comme à son habitude !
Un vieux canif au manche en métal verdâtre, du cuivre patiné. Sa lame était usée, presque arrondie, étrécie à sa base à force de servir à toutes sortes de tâches et noire de crasse aussi ! Nous savions qu’il avait servi à égorger les cochons, à cueillir les herbes sauvages, à sectionner les champignons et préparer les mets servis ici. Ce soir, la table de notre hôte couverte de victuailles nous avait fait saliver, nous avait rendu somnolents en cette fin de soirée. Toutes ces agapes, ou certaines, avaient connus ou subit le tranchant de la lame de ce vieux canif.
Maintenant nous attendions dans une torpeur moite. Seul le feu dans l’âtre continuait à converser avec les bûches. Comme à chaque rendez-vous, nous attendions l’histoire qui allait surgir de cette bouche gourmande, tordue par les ans, de notre amphitryon. Car ce qui nous poussait à rejoindre la bergerie pour ces fastes régulières, c’étaient les histoires qui, imaginaires ou réelles, allaient hanter ou réjouir notre retour par la forêt pleine de mystères, bruissante et ténébreuse.
Ce soir, pourtant, notre conteur hésitait, plus sombre qu’habituellement. Plus énigmatique aussi. Il retournait son vieux canif, le présentait à la flamme de la cheminée, le reposait sur la table. Nous pouvions voir luire le couteau dans la main de son propriétaire, de son Maître devrai-je dire, dans la transparence du verre de la Dame-jeanne débarrassée de sa paille. Le flacon contenait la gnôle qui, additionnée de miel, ferait la boisson brûlante, donnant aussi le signal du proche retour nocturne !
Le silence pesait. Notre hôte ruminait. Nous nous endormions.
Sa voix tonna soudain. Nous sursautâmes !
Il commença, enfin : « Je sais que vous voulez savoir pourquoi ce rituel du pain que je retourne à la fin du repas. Eh bien ce geste est lié à l’histoire de ce canif qui ne me quitte jamais et qui disparaîtra avec moi. »
Il nous présenta la lame ouverte le couteau tendu devant lui.
« Ce couteau a été forgé par le Malin. Il me l’a donné en échange d’un présent que je lui devais ».
« Et j’ai dû fuir le village. On m’a plutôt chassé ! J’ai dû me réfugier ici, me reclure. »
« Avec ce couteau, j’ai égorgé un homme ! »
« Oui, un homme... un homme-loup ! Vous voyez ce que je veux dire ?... »
Laissant en suspend cette dernière révélation, son regard luisait. Il nous épiait depuis le fauteuil où il s’était maintenant installé pour nous saisir de ses contes.
« On sût que j’avais occis. On ne rigolait pas avec un crime. Le village, ma famille me chassa. »
« Oui, je n’y étais pour rien : c’est le Démon qui guida ma main. »
« Et tous les hommes doivent avoir un canif en poche, c’est la tradition ! Oui. Mais pas à neuf ans, on n’est pas encore un homme ! »
Même le feu était devenu silencieux. Notre mutisme sembla amuser notre conteur.
Pourtant il reprit après avoir replié son canif et l’avoir fourré dans une poche : « Si vous vouliez savoir ce qui m’a forcé à me taire, vous savez maintenant pourquoi je n’ai rien dit du véritable assassin. »
« Et, pourquoi le pain retourné sur la table ? Je ne sais pas ! »
Tout doit-il avoir une explication ?
Christian Bourry. Avril 2016.