Parfois, dans un lieu parfaitement silencieux : pièce bien insonorisée ou pleine nature, j’entends comme un brouhaha irrégulier et confus. On m’a dit que c’est un léger acouphène mais pour moi, c’est la rumeur de mon avenue. Je dis souvent de façon plaisante que je suis née au bord de la Nationale 7 : Et ce n’est pas faux.
Les deux fenêtres et demie de L’appartement où je suis née et que j’ai habité pendant 18 ans donnaient sur une avenue proche de Paris et marquait le début début de la Nationale 7, la route des vacances pour ceux qui avaient les moyens de se rendre sur la Côte d’Azur. (Ce qui n’était pas notre cas,nous nous contentions de partir en Bretagne.) Ce n’était pas particulièrement silencieux. Les voitures n’étaient pas aussi nombreuses que de nos jours mais les routes non plus et aucune mesure anti-bruit n’existait encore.
Les autos pétaradaient à qui mieux mieux et klaxonnaient pour un rien. Mon premier contact avec le monde a été ce bruit de voitures. Ce fut comme la toile de fond de ma vie pendant toutes ces années, tellement indissociable de mon environnement qu’en promenade dans le quartier du fort de Bicêtre qui nous tenait lieu de campagne, je ne cessais de pleurer qu’au passage d’un véhicule. Mes parents n’aimaient cette atmosphère, ils trouvaient cet endroit « vivant » La circulation était continuelle mais d’autres bruits familiers la couvraient certains jours : Le cliquetis des piquets de métal qu’on déchargeait sur le trottoir pour installer le marché en bas de l’immeuble, Un bruit que nous aimions beaucoup ma sœur et moi. C’était le moment de nous précipiter à la fenêtre pour apercevoir Mouton. Mouton, le cheval de la commune qui traînait une sorte de charrette à fond plat où l’on installait le matériel du marché. Plus tard, après la guerre, il a été remplacé par une camionnette. Je ne m’en suis pas aperçue tout de suite car j’avais passé l’âge de m’intéresser à ces choses. Et puis il y avait la rumeur de la foule du marché, trois jours par semaine. Comme une grande vague domiinée par les boniments des marchandes : « Achetez mes belles salades, mesdames » « regardez mes fraises, pas chères et bien mûres, mesdames ! » Ces boniments étaient toujours ponctuées de « mesdames ».Les messieurs n’étaient pas censés s’intéresser à l’état des salades !-J’ai sans doute entendu cela depuis ma plus tendre enfance mais mes souvenirs me viennent surtout de l’âge des grasses matinées (encouragées par ma mère à cause des difficultés de chauffage). Ces matins où je rêvais au lit. En me racontant des histoires, je contemplais les rayons de soleil passant à travers les fentes des volets et je m’étonnais des particules de poussière dont ils étaient chargés Je regrette de n’avoir pas une image plus précise de ce qu’on voyait de nos fenêtres. Mon père photographiait les curiosités touristiques des vacances et le événements familiaux. Il ne lui est jamais venu à l’esprit de fixer à jamais ces lieux trop quotidiens. On voyait surtout la route et les voitures et, loin, de l’autre côté, un monde qui était différent, des immeubles plutôt cossus avec des bow-windows et …le soleil du soir. Sur les murs aveugles, de grandes peintures publicitaires. Un visage, me semble-t-il qui vantait les mérites d’une pâte dentifrice. De ma petite enfance, j’ai surtout gardé le souvenir de ce grand portrait d’un homme sur une grande toile qui barrait la rue d’en face., la rue des Plantes, celle qui commençait de l’autre côté et dont on apercevait les premiers arbres. On en parlait beaucoup à la maison. C’est qu’on allait la débaptiser. Elle allait s’appeler la rue Roger Salengros. Il y aurait foule pour l’inauguration et le frère de ce Roger Salengros serait là, m’expliquait mon père. J’étais très étonnée qu’on puisse donner un nom de rue à quelqu’un dont le frère était encore en vie, Pour moi, les rues avaient le nom de personnages très loin de nous. Et ce jour-là, j’ai défilé en tenant la main de mon père. Ma première Manif !! Je n’ai rien demandé de plus mais je peux vous dire que beaucoup plus tard, je me suis beaucoup intéressée à la vie de ce ministre du Front Populaire qui s’était suicidé après une campagne de calomnie contre lui. Mon père était alors un militant socialiste ce qui explique l’importance pour lui de l’événement. J’étais trop petite pour y voir le surgissement de la politique dans mon avenue mais le changement fut de taille quelques années après. C’était la guerre visible sur mon avenue. Moins de bruit peut-être mais je n’ai rien remarqué. Sans doute moins de voitures Et l’arrivée de drôles de véhicules. Des chevaux, il y en avait déjà puisque Mouton ne devait pas être le seul. On en a revu beaucoup plus. On a vu même une mule. Une mule fidèle à sa légende qui refusait d’avancer plantée au milieu de la chaussée, malgré les efforts de son maître de plus en plus affolé. On a vu défiler toutes les variétés de chars, chariots et charettes , même quelques élégantes carrioles. Même une noce qui s’était procuré un char à bancs comme dans nos campagnes d’autrefois. Je ne connaissais ni le véhicule ni son nom mais j’ai pu juger de la nouveauté du spectacle aux exclamations de ma mère.« Un char à bancs ! un char à bancs ! J’ai vu à char à bancs sur l’avenue » annonçait ma mère à tous les gens qu’elle rencontrait. Il y a eu aussi des vélo-taxis que je regardais avec envie : j’aurais tellement voulu essayer. Et les autos, même les autos ont changé. Elles ont eu des réservoirs énormes et ont pétaradé à qui mieux mieux. Elles marchaient parait-il au gazogène : Parfois le moteur éclatait et la voiture ne pouvait avancer. Cela donnait de l’animation. Mais le spectacle le plus incroyable c’était de voir l’avenue déserte pendant les alertes. Après la sirène, c’ètait le silence. Seuls dans cette étendue qui me semblait immense, 3 personnes. La mère la soixantaine, le fils 40 ans et une gamine, avec leur pliant et une petite valise, qui se rendaient aux abris en face. Ils étaient les seuls ! On les trouvait un peu ridicules. Bizarrement nous n’allions aux abris que pour les alertes de nuit Dans la journée, chacun restait chez soi ! Le temps a passé ainsi et Mais oui, de toutes les fenêtres les notes de la Marseillaise. Nous étions le 8 mai 1945 et on venait d’annoncer que l’armistice avait été signé : la radio demandait aux gens d’ouvrir leurs fenêtres et de mettre la musique à plein tube. Et pour célébrer la victoire, les fenêtres se sont vite ornées de guirlandes tricolores. Ma soeur et moi, nous en avons installé une entre les deux fenêtres. Et ce fut une nouvelle période dans la vie de mon avenue. D’abord elle a changé de nom : Elle s’appelait avenue de Fontainebleau on l’a baptisée avenue Paul Vaillant-Couturier parce que les communistes avaient gagné la Mairie. Puis elle est redevenue avenue de Fontainebleau parce qu’ils l’ont perdue aux élections suivantes. Rien de comparable à l’inauguration de la rue Roger Salengros. Nous ne nous en sommes même pas aperçus. Et quand la droite a gagné, la nouvelle municipalité a voulu faire quelque chose qui se démarquerait des kermesses que les communistes organisaient place de la Mairie. Ils ont eu une idée vraiment géniale pour les riverains de l’avenue: une braderie commerciale organisée par les commerçants du marché- 15 jours que cela a duré avec toute la journée des chansons publicitaires. Et surtout la plus fameuse : « J’achète au Kremlin-Bicèèè …tre » dont le souvenir continue à m’énerver. C’est à partir de ce moment-là que le bruit de la rue a commencé à me déplaire. Et l’appartement aussi ! Trop petit ! trop inconfortable ! Et mon pauvre père qui était trop honnête pour donner des pots de vin pour avoir un logement ! Heureusement qu’on lui a attribué un logement de fonction à la tout en haut de la Mairie. Un vrai donjon !d’où l’on apercevait de très haut un coin de rue tranquille…et morne. Le jour du déménagement, je suis restée un moment dans l’appartement vide, dans la pièce au papier jaune à petites fleurs et j’ai dit adieu à mes 18 années d’enfance. J’ai occupé 14 logements au cours de ma longue vie. Je n’ai jamais habité au bord d’une avenue à grande circulation. J’ai évité soigneusement. Pourtant je suis arrivée à la rue Henri-Blanvalet à Genève. Et mes fenêtres donnent sur la rue. J’ai appris alors à connaître un autre bruit de la rue : celui des terrasses de café les beaux jours d’été. Dernièrement J’ai refusé de signer la pétition pour limiter les heures d’ouverture. J’aime m’endormir l’été au son lointain des conversations humaines.
