Dans la chambre modeste, logement d'employé d'hôtel, Elise, songeuse, assise sur le bord du lit, repense aux paroles de son amoureux.
Amoureux d'elle, peut-être. Comment savoir s'il est vraiment épris d'elle ? Quand il la regarde, elle se sent belle. Elle voit aussi du désir. Elle, elle en ressent également. Je lui ai dit « oui » trop vite, pense-t-elle, je ne sais pas me faire désirer. Je cède trop facilement mais je ne peux pas résister à ses yeux brûlants. La première fois, je me souviens de ses gestes maladroits, de mes mains tremblantes déboutonnant mon chemisier. L'herbe était un peu froide et humide. Puis ensuite, je ne me souviens que de la chaleur de ses mains et de ses baisers. Hum, je me sens toute chose rien que de revivre la scène.
Pourtant, aujourd'hui, il s'agit de prendre une décision d'une autre importance. Autant, elle n'avait pas hésité à lui répondre « oui », à lui prendre la main et à le suivre jusque dans le pré éloigné de toute habitation. Autant, à l'instant même, elle se sent totalement indécise. Quelques heures auparavant, après le service de midi, ils avaient échangé quelques paroles autour d'une tasse de café. En général, ils essayaient d'être discrets, de n'avoir aucun geste intime lorsqu'ils étaient ensemble, cependant tout œil averti ne pouvait être dupe.
« - Ça ne va pas, a commencé Jérôme, le patron me fait trop la vie dure. Il m'emmerde.
- Ne t'énerve pas, la saison est bientôt finie.
- Non, je te dis que j'en ai marre. J'en ai déjà bien assez enduré comme ça ! Marre de servir de larbin !
- Ne lui réponds pas, laisse glisser, lui a répondu Elise en lui effleurant la main.
Jérôme lui emprisonna les doigts fortement.
- Ecoute, j'ai appelé la dame que je connais à l'agence de placement et dans deux petites semaines, j'ai du travail comme chef de partie au Sofitel de Porticcio en Corse.
- En Corse ? Mais c'est loin !
- Oui et non, ne t'en fais pas ! Je lui ai parlé de toi et il y aura une place aussi pour toi dans cet hôtel, une place de serveuse.
- Ah ! Oui, Elise a baissé la tête.
- Regarde-moi, Elise ! La Corse tous les deux, ce serait merveilleux, non ?
- Oui, peut-être, je ne sais pas. Qu'est-ce que je vais dire à mes parents ? Ils ne sont pas comme les tiens.
- Pour le moment, tu ne leur dis rien. On demande au patron le solde de tout compte. Comme on a une bonne semaine devant nous, on peut même se payer quelques jours de vacances sur la côte. Après, je te présente à mes parents puis on file chez les tiens. Et voilà, pas plus compliqué que ça ! »
Devant tant d'énergie, elle s'est tu et a souri timidement.
« Réfléchis un peu, ne dis rien maintenant. Tu me donneras ta réponse demain », a-t-il rajouté.
Maintenant, Elise regarde le soleil se coucher derrière les montagnes. Elle n'a pas pu lui avouer qu'elle avait peur. Peur de l'inconnu, peur de la réaction de ses parents, peur de partir loin de ses montagnes et enfin, peur de l'avenir avec lui. Lui, Jérôme, qu'elle aime follement ! Aujourd'hui ... mais demain ? Elle réfléchit. Oui, ils se connaissent depuis deux mois. Ils s'entendent bien, ils rient ensemble. Elle aime être avec lui. Mais, oui, il y a un mais, il y a toujours la petite voix raisonnable, « Elise la rabat-joie » comme elle la surnomme, qui lui murmure : « Attention, regarde il s'énerve trop vite, bientôt tu vas l'agacer ! » ou encore « Regarde il a le verre facile, il est beaucoup moins gentil ! ».
D'un autre côté, ce travail, à elle non plus, ne lui plaît pas tellement. Les patrons sont radins aussi bien pour la nourriture que pour le salaire. Après tout, elle ne se retrouvera pas sans emploi, ses parents ne pourront rien lui reprocher. C'est aussi un peu grisant : partir en amoureux quelques jours vers le Sud sans que personne ne le sache. Et s'ils avaient un accident ? Ça y est, c'est l'autre, Elise la rabat-joie qui se manifeste ! Non, je ne veux pas être pessimiste, voir tout en noir ! C'est moi qui conduirais, je serais prudente.
Allongée sur le lit, Elise essaie en vain de fermer les yeux. Toutes les pensées, positives comme négatives, se bousculent dans sa tête. Que faire ? Quelle réponse vais-je lui donner ? Jérôme, ah, mon chéri ! Je ne sais pas ... Puis, le sommeil s'empare d'elle brusquement.
Le lendemain, cinq minutes avant le réveil, elle ouvre grand les yeux. Etonnant chez elle, cela ne lui arrive jamais ! Elle se lève, pleine d'allant, enthousiaste. Elle file à la salle de bain, se dépêche pour être dans les premiers arrivés dans la salle où sont servis les petits-déjeuners des employés. Il faut que je lui parle devant un minimum de témoins. Elle s'habille en toute hâte. Dans l'hôtellerie, on ne perd pas son temps à cherche midi – quatorze heures ce qu'on va se mettre dans la garde-robe puisqu'on porte toujours les mêmes vêtements, un uniforme en d'autres termes. Une fois vêtue, elle prend à peine le temps de fermer son manteau pour se protéger du froid matinal.
Elle ne marche pas, elle court. Arrivée à l'angle du bâtiment principal, Elise stoppe brutalement sa course. Les battements de son cœur s'affolent. Elle voit un couple enlacé, s'embrasser passionnément. Le jeune homme est de dos mais ressemble étrangement à Jérôme. Et la jeune femme ? Cette blondasse de Véronique, elle, elle s'accroche et se colle contre son partenaire. Et dire que j'accourais pour lui dire « oui ». Oui à la Corse, oui pour vivre quelques jours de vacances improvisées au soleil, et oui pour être avec lui pour un bon bout de chemin ensemble. Que j'assiste à cette scène est un signe du destin ! Ah, chère Elise rabat-joie, je t'entends persifler « Ah, je te l'avais bien dit ! ». Oh, ferme-la ! Je t'entends ricaner, je te vois bomber ton torse, fière de ton pronostique. Mais, moi, il ne me reste plus que mes yeux pour pleurer, pleurer toutes les larmes de mon corps.
Ne pouvant plus se contenir, Elise éclate en sanglots. Elle s'en fiche de paraître ridicule. Au bruit des pleurs, le couple a cessé de s'embrasser et regarde curieusement d'où viennent ces étranges, et disons-le, dérangeants sons. A travers les larmes, tel un rideau de pluie tonitruant, le regard d'Elise fait face aux deux visages dévoilés, du jeune homme et de la jeune femme. Cette dernière est bien Véronique, cette pouffiasse ! Et encore, elle est gentille car toute l'équipe en cuisine l'appelle dans son dos la « chaudasse » ! Et le jeune homme ? ... Non, est-ce que sa vue trouble ne lui fait défaut ? Ce n'est pas Jérôme ! Elle essuie ses yeux frénétiquement, pour cela, utilise le revers de ses deux mains. Elle n'a plus le droit à l'erreur. Elle ôte aussi vite que possible toute trace d'humidité. Non, ce n'est pas une hallucination, elle ne rêve pas. Ce n'est pas Jérôme, c'est ce gros bêta de Guillaume !
Comment a-t-elle pu se méprendre ainsi ? Est-ce le doute couplé à l'hésitation qui a fait taire les battements de son cœur ? Ou est-ce, elle, Elise, qui était devenue sourde, aux élans amoureux de son cœur ?
Quoi qu'il en soit, il n'y a plus le moindre doute pour elle maintenant, elle sait quelle réponse elle va annoncer à Jérôme. Et d'après vous, d'après votre lecture, votre ressenti, est-ce que vous pencheriez pour un oui ou pour un non ?
