Lettre à mes pères
Voilà maintenant deux ans que je m’érige le long de cette grande route, dans ce quartier en bordure de ville. Droit comme "i", vêtu d’un double vitrage noir, on dit de moi que je suis le bâtiment le plus robotisé du canton, c’est une grande fierté pour vous, mes pères.
Vous avez pris beaucoup de temps et mis toute votre énergie, au fil de longues discussions, de compromis, de choix et de décisions pour finaliser ce projet afin que je voie le jour. Les ouvriers ont œuvré jour et nuit afin que la date de ma naissance soit anticipée. Tels des petits soldats, j’ai vu tous ces ouvrier envahir mon antre. Mes planchers se sont transformés en casserole à spaghetti, accueillant des kilomètres de câbles, on m’a habillé de moquette, passé du fard blanc sur mes murs. Ensuite, telle une maison de poupée, ils ont installé le mobilier dans les étages, la vaisselle dans la cuisine, les dossiers dans les étagères et le grand jour de l’emménagement est arrivé.
Ce lundi, ils étaient tous présents, mes petits hommes. J’aime bien les nommer comme cela, j’ai l’impression qu’ils m’appartiennent un peu. C’est qu’ils vont en passer du temps avec moi.
Je disais donc ce lundi, le défilé commence dès 7h00 du matin. Tous bien habillés et avec le sourire. Un nouveau lieu de travail à découvrir, c’est intéressant et motivant. Dans mon antre, chacun est à sa place, les étages sont prévus pour chaque service et un emplacement pour chaque chose. Je vois bien que mes protégés sont bien disciplinés et tout le monde s’active pour rattraper le retard dû à toute cette installation.
Les semaines passent, ils trouvent leurs marques, découvrent les lieux et je les apprivoise lentement. Le changement est difficile pour certains, d’autres prennent cela comme un défi et les derniers adorent la modernité. C’est un joli cadeau que vous leur offrez mes pères et ils en sont conscients.
Les mois passent et j’entends cette rumeur qui souffle dans les couloirs. Je vois les sourires quitter les visages de certains. Je tends l’oreille, mes sens sont en éveil pour capter les humeurs, les sentiments de chacun. Mon antre manque cruellement de couleur afin d’apporter un peu de gaîté dans les étages. Du gris, du noir, du blanc et encore du gris. Les premiers matins de l’hiver habillent ma parure noire d’un voile qui accentue cette ambiance terne. Je vois quelques plantes pointer le bout de leur nez sur les bureaux des plus téméraires.
Mon premier anniversaire est passé sans artifice, pas un tintement de verre, un souffle sur une bougie, ni un petit mot pour marquer cette date.
Aujourd’hui nous sommes à l’aube de la deuxième année et ce que je vois m’attriste. Je constate que malgré toutes mes performances et toute l’énergie que vous avez mis dans ce projet, mes petits hommes se fatiguent, dépérissent et dépriment en mes murs. Je crois qu’ils n’osent pas vous dire à quel point il est difficile de passer ces journées au milieu d’interdits, de grisaille et de tensions.
Ce matin je l’ai vue arriver la petite du 3ème, c’était 7h00 ; elle a soigné son habillement pour respecter le dress code. Elle a passé sa carte 4 fois pour arriver à son poste de travail. Elle a à peine osé boire son jus de fruit à son bureau afin d’avoir un peu d’énergie pour attaquer sa journée. Julie a pris sa pause avec ses collègues, mais quelle pause ! Rythmée aux sons des diverses sonneries des téléphones. Même dans les cabinets de toilettes j’entends cette mélodie.
Quand j’observe Julie, je la surprends de temps en temps, à rêvasser. Elle imagine une plante à l’angle vers les fournitures et des tableaux colorés aux murs. Elle a un sacré besoin de gaité ; du travail elle en a, même beaucoup et de plus en plus.
En période estivale, elle réchauffe son repas de midi à la cafétéria, s’en va en catimini en direction de la cage d’escalier pour accéder à la terrasse en espérant que le fumet qu’elle laisse derrière elle, se fasse discret. C’est enfin installée dans ce magnifique endroit qu’elle va profiter d’une pause bien méritée à l’air libre, sans téléphone cette fois-ci.
Enlevez-moi d’un doute, votre but premier en offrant aux petits hommes un nouveau lieu de travail plus grand, plus performant et plus pratique était de les réunir dans un seul et même bâtiment. Tout le monde sous le même toit pour mieux travailler … ensemble.
Moi ce que je vois, c’est qu’ils n’ont jamais été autant individuels, certains ne se croisent même plus. Mes petits hommes sont bien rangés comme dans des tiroirs par étage. Vous qui prônez la communication, base d’un travail en commun, eh bien j’ai beau passer mes journées à observer et chercher, je ne trouve pas « la communication ».
Je ressens une grande lassitude, une fatigue et surtout une baisse de motivation.
Prenez le temps de m’accompagner dans les couloirs, écoutez les souffles de leurs conversations, observez-les, lisez sur leur visage Ils s’investissent au quotidien dans toutes leurs tâches et dieu sait qu’ils en ont.
Pourquoi ne pas faire un peu confiance à mes petits hommes. Un petit « merci » ou « bon travail » leur mettrait du baume au cœur. Je ne suis que béton, vous allez me dire, mais je suis certain que des employés épanouis seront plus performants et que si l’ambiance est agréable mes petits hommes seront heureux.
Mes pères, je représentais un nouveau départ, un renouveau. Lors de ce changement, ils vous ont démontré à quel point ils étaient dévoués. Au-delà des apparences, je peux sentir le respect et la reconnaissance qu’ils ont encore pour vous.
Si j’ai pris la plume pour écrire cette lettre, c’est que mes petits hommes ont perdu l’envie de communiquer, de partager, ou simplement d’échanger avec vous, ils n’osent plus de peur de provoquer orages et tempêtes.
Je trouve qu’ils méritent toute votre attention, comme un père avec ses enfants. Accordez-leur votre confiance, motivez-les, j’aimerais tant revoir leur sourire en arrivant le matin et entendre des éclats de rire au coin d’un bureau.
Ma plume
Genève, le