Jones de Gorschill
Aussi verte qu’une prairie, la cariole où une main tremblante avait peint : « J. Jones, Gorschill » s’arrêta sur les galets arrondis de la venelle entre le « Pied de Lièvre » et « Le Coup Sec ».
J’entends Jones serrer le frein de son véhicule, se laisser glisser du banc jusqu’à faire tinter ses souliers cloutés sur les pavés. Puis je l’entends pousser une porte pour entrer en grommelant dans l’estaminet le plus proche de ma fenêtre.
Il fait trop chaud cet après-midi. Pas moyen de dormir alors que j’aspire à faire une sieste.
Tournant en rond dans mon appartement à la recherche d’un coin frais pour n’y rien faire en attendant de m’assoupir, je suis revenue dans ma chambre.
Je me suis assise dans mon fauteuil, j’ai allongé mes jambes sur le lit.
Avec le peu de courage qui me restait, j’ai continué la lecture de mon livre de chevet. J’allais peut-être pouvoir m’assoupir.
Vous me direz qu’une chambre orientée sur une ruelle encaissée pourvue de deux débits de boissons n’est pas le meilleur endroit pour bien dormir.
Vous en déduiriez que mon insomnie n’est pas seulement due à la chaleur, mais aussi aux bruits qui doivent, jour et nuit, contribuer à alléger mon sommeil.
Détrompez-vous !
Ce sont les portes de l’arrière de ces deux estaminets que j’aperçois depuis ma fenêtre et, depuis qu’ils sont l’un et l’autre pourvus de toilettes à l’intérieur, il n’y a guère de passage par ces issues.
Ces portes sont rarement ouvertes au milieu de ce long mur borgne car l’activité de ces auberges se passe plutôt du côté de l’avenue. Parfois lorsqu’un serveur et une serveuse viennent faire une pause cigarette discrète, je perçois quelques mots échangés entre deux bouffées.
L’atmosphère de la ruelle est donc peu bruyante.
D’où mon étonnement lorsque j’ai entendu Jones et sa célèbre cariole s’aventurer dans ce passage étroit. Peut-être avait-il le souci de placer son cheval à l’ombre, le temps qu’il écluse les verres nécessaires pour renouer avec sa démarche chaloupée habituelle.
Je ne plains pas Jones, mais son pauvre cervelet attaqué par l’alcool, son foie et son estomac ruinés. Et pourquoi ne penser qu’à son cervelet ? Tout son cerveau doit être passablement réduit en bouillie depuis le temps.
Pourtant, il a encore suffisamment de forces pour venir jour après jour s’intoxiquer près de chez moi. Le corps d’un humain est décidément très résistant !
Il n’a pas toujours été cet ivrogne. Et s’il était nettoyé de la tête aux pieds, rasé, habillé de neuf, nous serions étonnés de le découvrir plus jeune qu’il n’en a l’air.
Vous vous demandez si Jones a vécu un très grand drame à l’origine de son alcoolisme ?
Pas le moindre à ma connaissance. Mais ce que je connais de lui est très lacunaire. Des bribes entendues par ci par là.
Vit-il encore chez sa mère et la tient-il ainsi à distance (tout en calmant son ennui) ? Est-ce qu’il a adopté un comportement de sale môme ?
Non, Jones ne vit pas chez elle. Les membres de sa famille vivent tous à Eastwood à dix kilomètres d’ici.
Mais alors, c’est bien ce que vous avez pensez : il s’ennuie à la mesure de sa solitude ?
En fait, quiconque le croise en ville ou dans les environs le voit sans cesse occupé.
Il part collecter des matériaux de toutes sortes pour ses sculptures dès qu’il en a la force.
Puis on le voit souder, riveter, attacher, clouer, ou encore coller, tout ce qui lui est tombé sous la main pour créer des œuvres qui, ma foi, ont un joli succès.
Jones a toujours plusieurs œuvres en cours. Et un certain nombre aussi qui attendent preneur.
Ce n’est pas quelqu’un qui s’ennuie. Mais peut-être un môme qui joue ! Malheureusement, un gosse qui est toujours accompagné d’une bouteille de vinasse.
Si vous tentez encore de comprendre les raisons de cette promiscuité entre Jones et l’alcool, vous imaginez maintenant qu’il a vécu une enfance laborieuse et violente. Et que, dans sa recherche éperdue du bonheur qui lui a toujours échappé, il s’est construit une identité d’artiste maudit. N’est-ce pas une magnifique justification à son existence ?
C’est un alcoolique qui se cache derrière une image d’artiste, vous avez raison.
La prime jeunesse de Jones a été laborieuse en effet.
Mais il n’a pas souffert de mauvais traitements ou d’abandon de la part ni de son père, ni de sa mère ou encore de maltraitance de la part de ses trois sœurs.
Au contraire. Il a peut-être été trop gâté d’une certaine façon.
Savez-vous qu’il a étudié durant de longues années ? Il a même été l’assistant du professeur T. pendant deux ans. Il y a une décennie, il était reconnu, apprécié de ses collègues et des étudiants, des étudiantes particulièrement.
En fait, Jones est ce qu’on appelle « un alcoolique de salon » bien que, depuis un moment, il y ait peu de salons qui l’accueillent encore. Petit à petit, l’alcool l’a éloigné de ses collègues, de ses étudiants et de la faculté.
Il a pourtant tenté plusieurs cures de désintoxication. Après la dernière il est venu à Gorschill. Il s’est acheté un terrain en bordure de la ville sur lequel il a installé une cabane.
Comme il avait perdu son permis de conduire bien avant d’envoyer sa voiture dans un fossé, il a acheté une vieille jument qui devait certainement finir à la boucherie.
Il lui a construit une écurie. Enfin, il a dégotté un char à banc qui pouvait encore faire de la route.
Il s’est rapidement mis à la sculpture pour ne plus se questionner sur ce qu’il allait faire de sa vie. Et malheureusement, l’alcool l’a rattrapé après quelques mois.
Aussi, depuis deux ans, il n’y a guère que la veille bourrique qui tire sa charrette qui le supporte encore.
Je suis très en colère contre le tenancier du « Coup Sec », vous l’ai-je dit ? Au moins celui du « Pied de Lièvre » lui a interdit l’accès de son comptoir.
Mais Richards, lui, est sans pitié, réclamant son ardoise à Jones dès qu’il a touché sa rente d’handicapé. Je suis certaine même qu’il l’exagère cette dette. Pourquoi se gênerait-il ?
A ce que l’on m’a dit, Jones vient boire sans jamais faire d’esclandre. Il reste à sa table, répondant d’un hochement de tête à quiconque lui adresse la parole. Puis, bien avant la fermeture, il titube jusqu’à la porte, se hisse sur sa charrette et fait confiance à sa jument pour retrouver sa cabane où il s’installe pour la fin de la nuit.
En cette chaude après-midi, je contemple donc la charrette de Jones à l’arrière du « Coup Sec » et son patient cheval qui cherche une mousse à mâchouiller entre les pavés en l’attendant.
Ce cheval n’est pas bête !
Je suis certaine que dans un moment, lorsqu’il aura soif, il ira se désaltérer à la fontaine de la grande place. Le frein de la charrette n’est jamais bien serré. Il pourra évaluer de loin si son maître est prêt à rentrer ou s’il doit retourner à l’ombre encore un moment.
Jones a reçu des prix et des récompenses pour ses recherches, mais son cheval est plus intelligent que lui maintenant. Et si j’étais ce cheval, je profiterais d’un moment où je ne suis pas attelée pour venir régler son compte à Richards d’une bonne ruade.
Ensuite j’emporterais Jones loin de cette ville. Et aussi, à chaque fois que Jones voudrait aller en ville, je l’emmènerais plutôt au fond de la forêt pour qu’il se repose un moment sur la mousse. Il pourrait écouter les oiseaux, parler aux biches et courir devant les sangliers.
Et il étancherait sa longue soif à une source, prendra une douche sous une cascade avant de revenir sculpter chez lui.
Je ne suis pas un cheval. Je suis juste un autre témoin de la longue agonie de Jones parce qu’on n’est pas égaux devant l’alcool. Parce que la vie donne et reprend. Parce que Jones n’est pas entouré de gens qui vont tenter une nouvelle fois de l’obliger à arrêter de boire.
Et qu’en attendant, peut-être est-il satisfait de ses sculptures et de sa vie.
Et en fin de compte, de quoi je me mêle ?
Magali, février 2021 et décembre 22