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Le goût de vivre.

 

Imaginez un royaume avec des terres à perte de vue, couvert de culture pour la plupart, habillé de forêts, dessiné par des lacs et des rivières, parsemé de villages.

J’ai beaucoup voyagé dans le monde et à travers le temps. J’ai pris forme sous différente forme et à différentes époques. On peut dire que ma vie ne se résume pas à une seule. C’est dans ce royaume que je me suis retrouvée l’ainée de trois filles, avec un père dans la force de l’âge, qui mène à bout de bras un royaume gigantesque.

Malgré de nombreuses cultures, celles-ci ne sont pas variées, peu de voyageur sont passés par là pour apporter des plantes et des essences d’autres mondes. Les plantations se résument à du blé, des pommes de terre, des choux et des pommes. Les élevages de cochons apportent un peu de viande à la population. Comme vous pouvez l’imaginer nos repas se ressemblent de jour en jour. Ils manquent de couleurs et de goût.

Mes sœurs et moi, avons grandi, toutes les trois dans le climat austère et autoritaire de mon père. Sa présence était rare mais intense. Notre mère nous apportait tendresse, amour et réconfort. Elle tempérait les humeurs du roi même quand la maladie l`a affaiblie. Elle vient de nous quitter il y a quelques jours. Depuis la cérémonie où nous avons déposé ses cendres au bord de rivière sous le grand saule, notre père n’est plus que l’ombre de lui-même. Il a perdu sa grandeur, sa force et sa démarche majestueuse, il est devenu une toute petite chose triste et fragile. Enfermé dans sa chambre à longueur de journée, il refuse même de s’alimenter. A l’heure où le château s’endort pour une longue nuit, il erre dans les couloirs, on l’entend pleurer jusqu’à l’autre bout du royaume.

Depuis, je passe mon temps dans les cuisines à contrôler le retour des plats et des assiettes qui reviennent toujours pleines.

Un plat ! LE PLAT !!! Le plat qui lui redonnerait le goût de vivre. Sans réfléchir, je réunis quelques affaires et me rends aux écuries du château. J’emprunte le destrier le plus rapide de mon père, je n’ai pas de temps à perdre. Je laisse derrière moi mes sœurs et mon royaume.

Bien sûr, je n’ai pas besoin de vous le rappeler, ce n’est pas sur nos terres que je vais trouver des produits originaux et variés. C’est donc en direction des frontières que je lance ma monture. Après des heures qui ont paru à mon arrière train des jours. A l’orée de la dernière forêt que je traverse, mon nez est chatouillé par des parfums particuliers, que je ne connais pas. J’entre dans une contrée surprenante, étrange, le mot juste serait plutôt magique.

Toutes les terres sont cultivées, chaque terrain regorge de plantes et d’essences inconnues. Légumes, fruits, céréales, je n’en ai aucune idée. Dans mes yeux se reflètent de l’orange, du rouge, du violet, du rose, seulement les fleurs portent ces couleurs chez nous.

Des odeurs de plus en plus fortes saisissent mon nez, épicées, sucrées, acidulées. La tête me tourne, me tourne…

Lorsque je reviens à moi, je vois au-dessus de moi, le visage d’un vieil homme avec la peau tannée par le soleil, il est si proche de moi qu’il me fait peur. Il m’aide à me relever le ton de sa voix est rassurante et ses yeux noisette m’inspirent confiance. Curieuse comme je suis, je l’inonde de questions et lui, avec une grande patience m’écoute. Je lis dans son regarde sa bienveillance, il est calme et serein. Alors je lui explique le but de mon voyage et la raison de ma quête.

Ce petit bonhomme m’invite chez lui et me fait découvrir son univers. Je découvre avec lui ce que signifie le mot « goût ». La saveur de chaque légume, cru ou cuit, de chaque fruit que je déguste pour la première fois. La fraîcheur de la tomate, le sucré de la carotte, la douceur de la courge, l’acidité de certaines pommes. La subtilité des herbes et la force des épices.

Toutes ces saveurs m’étourdissent, mais peut-être que ces vertiges viennent aussi de toute cette joie et ce bonheur que j’éprouve en ce moment, jusqu’à en oublier mon père malade. Le vieil homme me transmet son savoir, tout son savoir et ses recettes. Un trésor inestimable. C’est peut être la vie de mon père qu’il m’offre. J’assimile vite toutes les informations, il me reste tant à apprendre, mais le temps m’est compté. A l’aube du 5ème jour, je remplis mes sacoches de tous ces légumes et d’une grande variété de graines. Je prends dans mes bras ce petit bonhomme et le serre si fort qu’il en devient tout rouge. Je ne sais comment le remercier, mais je suis sûr que je reviendrai le voir, car ma place est ici.

A mon retour, je ne salue personne, je m’informe juste de la santé de mon père et rejoins la cuisine. On y est, cette fois je suis toute seule face à mes poêles, mes casseroles, mes couteaux et mes trésors. Les gestes reviennent sans réfléchir, je dépose les cubes de courge butternut couleur orange dans l’eau frémissante de la casserole, j’ajoute un peu de persil et de noix de muscade. Je jette dans une poêle chaude une portion de chanterelles, des oignons et du persil. J’émince courgettes, aubergines, poivrons et oignons rouges pour préparer une ratatouille très colorée.

Le château est envahi d’odeurs, les fumets longent les couloirs et montent les étages, rentrent par les fenêtres. Les habitants rejoignent les cuisines les uns après les autres. Mes sœurs sont là. Tout le monde m’observe ébahi de voir tous ces nouveaux plats et de sentir ces odeurs venues d’ailleurs.

Et là ! On entend le bruit sourd de la porte de mon père et ses pas lourd dans les escaliers du château. Il arrive … enfin !

Malgré sa tristesse et sa faiblesse, lorsqu’il apparait dans l’encadrement de la porte des cuisines, il me parait grand, très grand. Il a rassemblé les dernières forces qu’il avait pour s’installer à la table préparée par mes sœurs. Des bouquets de fleurs, des chandeliers et des couverts en argent ont été déposés avec soin. Les couleurs ont été choisies de manière à rendre le lieu gai et convivial.

Une goutte de sueur descend le long de ma tempe. Il fait une chaleur étouffante dans les cuisines. Je suis concentrée, je ne vois pas le regard de mon père qui m’observe avec amour.

Tous les plats sont déposés en même temps sur la table, de manière à ce qu’il puisse choisir au gré des parfums, des couleurs et de ses envies. Il prend timidement une cuillère, la dirige vers la soupe d’un orange soutenu, décorée avec le vert du persil. Il saisit une fourchette et goûte tous les plats posés sur la table. Ses joues se teintent d’un joli rouge, une étincelle éclaire son regard et un sourire se dessine sur ses lèvres. Je crois qu’il a trouvé ou retrouvé le goût, le goût de vivre.