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Content d'avoir fini la journée, Nicolas desserre sa cravate avec vigueur et la jette sur la banquette arrière de son 4-4, après avoir ouvert la portière.

Comme à l'accoutumée, il est le dernier à partir. A part la sienne, pas une seule voiture appartenant à un membre de l'entreprise, n'est présente dans le parking privé. 

Empressé de rejoindre sa femme et ses deux garçons au chalet loué aux Carroz pour le week-end, il démarre rapidement sachant qu'à son parcours habituel d'environ une heure va se rajouter au moins 45 minutes.
Le voilà sorti du garage, il s'engage dans la file pour prendre l'autoroute. Il est déjà 19h30. Il fouille de la main droite sa mallette, tâte les objets tout en fixant la route. Il ne trouve pas son portable. Tant pis ! Il ne préviendra pas son épouse qu'il aura du retard. De toute façon, elle lui répondrait que ça ne change pas, qu'elle a l'habitude, etc., etc.
Arrivé à la hauteur du premier péage, distributeur de tickets, il est légèrement aveuglé par un halo de lumière bleutée autour de la borne. La vitre baissée, il tend le bras pour prendre le ticket déjà sorti.
« Eh, merde ! C'est quoi cette connerie ? C'est brûlant ! », jure-t-il, en laissant échapper le morceau de papier. Celui-ci tombe en tourbillonnant et atterrit sur sa cuisse droite. Le fond clair s'assombrit jusqu'à devenir noir. Puis apparaissent des lettres en majuscules rouges flamboyantes et incandescentes. Il lit « BIENVENUE ». La seconde suivante, le ticket de l'autoroute a repris son apparence normale. La barrière s'ouvre et il repart. Il regarde à droite, à gauche. Rien de suspect. Il a dû rêver. Il continue de rouler. La circulation est assez fluide, tout va bien.
En dépassant un véhicule, il jette un coup d'œil côté conducteur. Personne au volant ! Quoi ? Est-ce l'obscurité ? Il tourne à nouveau la tête et cette fois, il aperçoit quelqu'un, un homme assez fort cramponné au volant. Ou il a une imagination délirante, ou il est très fatigué !
Il soupire. Il laisse de côté les visions bizarres, il commence à se détendre. La nuit, il aime conduire, toutes les tensions accumulées de la journée disparaissent. Il peut rouler pendant des kilomètres et des kilomètres. Apercevant le panneau lumineux et le symbole du triangle danger, il se concentre sur le message à venir. Y aurait-il un accident ? Ou un éboulement ? Ou une voiture roulant en sens inverse ? Alors, ça ! Il ne comprend pas comment c'est possible. Il faut vraiment être distrait pour ne pas voir la signalisation. D'ailleurs, ils ne réalisent pas ces gens que l'affichage des panneaux est à l'envers ! Voilà, les mots deviennent lisibles.
« BIENVENUE AU PAYS DE L'INFINI »
Le message clignote trois fois et s'éteint. Puis abasourdi, il voit :
« POLLUTION ELEVEE REDUISEZ VOTRE VITESSE », un message plutôt habituel en temps d'hiver et de brouillard.
Il baisse légèrement la tête. Le ciel qu'il aperçoit à travers le pare-brise, est clair, parsemé d'étoiles. Ce n'est pas la pleine lune, un fin croissant se dessine au milieu des scintillements. Il aurait pu imaginer qu'avec une lune à son apogée, des choses bizarres se produisent. Ne dit-on pas qu'un homme peut se transformer en loup-garou, ou que les hommes deviennent fous !
Il continue de rouler. Une sensation étrange s'insinue, s'infiltre et se répand dans l'habitacle comme une odeur nauséabonde. Il regarde le compteur, l'affichage de l'heure. Il devrait être maintenant à la hauteur de la sortie Cluses. Connaissant le trajet, il n'a pas vraiment prêté attention, pourtant il lui semble que, depuis longtemps, il n'a pas vu un panneau indicateur normal !
« Ah, voyons voir ... » Il parle tout haut, entendre sa propre voix le rassure. « Aire de repos, 5 kms. Tiens, je ne me souviens pas d'un emplacement d'une aire, par ici ». Nicolas approche. Il éprouve une envie irrésistible de prendre sur la droite et de s'y rendre. C'est ce qu'il fait. Il met son clignotant. Derrière un talus puis un grand bosquet, la voiture l'amène jusqu'à une vaste clairière. Il laisse son véhicule sur le côté.
Il sort et marche attiré par la lumière d'un feu. Il aperçoit des gens autour, les silhouettes même déformées par le jeu des flammes, laissent deviner des hommes. Derrière le cercle des humains se dessine un cercle de caravanes. Sur les marches de celles-ci, des escabeaux dépliés devant la porte, des bijoux scintillent aux oreilles, des bracelets s'entrechoquent aux poignets de femmes ou de jeunes femmes rassemblées en de petits groupes.
Hypnotisé, il avance et sent la chaleur du feu envahir son corps. Il défait 2-3 boutons de sa chemise, enlève sa veste et la porte négligemment de deux doigts sur l'épaule. Il ne sait plus très bien qui il est, où il est, mais quelle importance ! Il se sent bien. Ce feu crépitant et joyeux lui rappelle les feux de la Saint-Jean, auxquels son frère, aîné de quatre ans, l'emmenait. Comme aujourd'hui, il retrouve la gaieté, l'insouciance des jeunes années.
Il est tout près, à deux pas maintenant. Ce sont bien des hommes qui encerclent le feu. L'un d'eux se retourne de trois-quarts dans sa direction. Etrangement, il ne se sent pas effrayé. L'homme grand et carré le dépasse d'une bonne tête. La chemise relevée aux coudes dévoile de larges mains puissantes. Entre un chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles et une lèvre supérieure garnie d'une épaisse moustache, ressortent deux yeux clairs du visage buriné. Nicolas ne voit que les yeux où il lit une bonté infinie.
Quand le gitan lève un bras et l'invite avec sa main de titan, il n'a pas une once d'hésitation. Il rejoint le cercle et aussitôt, semble être entouré par des proches, comme des membres d'une famille. Là, c'est un frère qui l'enserre de ses bras en une fraternelle accolade, ici, c'est un cousin qui lui donne des claques amicales sur l'épaule. Pas un ne lui a demandé son prénom, pourtant tous l'appellent « Nico ». Comment savent-ils ? Il n'en sait rien, ça lui est égal. Un flux de bien-être mélangé à de la quiétude circule dans ses veines. A cet instant précis, il ne voudrait être ailleurs, et pour tout l'or du monde !
Puis, deux d'entre eux font surgir de leurs pieds une guitare, en 2 - 3 accords règlent la tension des cordes et enchaînent aussitôt par une mélodie entraînante. Les autres, Nico y compris ... Nicolas ? Nicolas n'existe plus, c'est un type d'un autre lieu, d'un autre temps. Nico et les autres tapent des mains et des pieds simultanément, rythmant la musique aux notes endiablées. Lui, Nico, frappe des mains de tout son cœur, les coudes et le menton relevés comme ses comparses. Lui, qui d'ordinaire, abhorre se donner en spectacle, se surprend à chanter à tue-tête le refrain « Amor, amor... ». Lorsque la chanson s'achève, il éclate de rire, d'un rire franc, joyeux et contagieux. Les voilà tous en train de rire, à se plier en deux en se maintenant les côtes, ou à se donner de grandes claques dans le dos. Nico se redresse et d'un revers de la main, essuie les quelques larmes de bonheur. L'homme au chapeau s'approche :
« Viens, Nico ! » En prononçant ces paroles, il prend son coude. « Pour te remettre de tes émotions, je t'invite à prendre un verre. »
Ils marchent ensemble, côte à côte, jusqu'à la caravane du gitan. Il ouvre la porte, d'un grand geste théâtral, se courbe légèrement :
« Entre mon frère, ma maison est ta maison ! »
Nicolas baisse les yeux pour monter les deux marches et lorsqu'il pénètre à l'intérieur, il est ... il est ... chez lui, enfin dans l'entrée du chalet loué. Il se retourne aussitôt, ouvre en grand la porte qui s'est refermée derrière lui. Il voit sa voiture garée dans la cour. Il reste immobile, comme figé sur le palier. Il ne sait pas. Il ne sait ce qu'il doit penser de tout ça.
Un rêve? Ou peut-être une lévitation ?
Est-ce un voyage dans l'astral ou dans l'au-delà ?
« Nicolas, chéri, c'est toi ? ... Nicolaaas ! »
Il perçoit une voix prononçant des mots mais ne réagit pas. Il est toujours sur le palier. Inerte, les deux pieds ancrés au paillasson, la porte entrebâillée, il attend ...
Il attend qu'une main divine ou qu'un esprit bienveillant, le ramène dans le lieu enchanté où il respirait il y a à peine quelques minutes. Au lieu d'une main céleste, c'est une main bien réelle qui, actuellement, enserre et secoue son bras énergiquement. Cette fois, les mots parviennent jusqu'à son cerveau.
« Nicolas, chéri, réponds-moi ! Mais ne reste pas là, dans ce froid ! »
Il tourne légèrement la tête et en face de lui, se tient une femme. Des yeux noisette en amande le regardent d'un air envoûteur. Il voit les belles lèvres gourmandes s'entrouvrir et murmurer de tendres paroles. Il croit reconnaître cette bouche sensuelle, aperçue dans le groupe de jeunes femmes réunies près d'une caravane.
Il lui semble entendre les derniers mots « Adieu Nico ! ». Puis les traits du visage deviennent flous l'espace d'un dixième de seconde. Un regard inquiet, doux et à la fois inquisiteur a remplacé le regard brûlant. La femme qui se tient devant lui, est sa femme. L'illusion n'a duré que d'infimes secondes. Il ne veut pas d'explications, il se sent bien. Il ferme la porte, entoure chaleureusement les épaules de son épouse :
« Désolé ma chérie, j'étais perdu dans mes pensées. Viens ! Mais tu es frigorifiée ! Allons-nous réchauffer au coin du feu ! »