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Rencontre avec un monstre


Line marche depuis des heures sur un sentier boueux qui serpente parmi les fougères et les
massettes. De longues lianes de saules pleureurs viennent ici ou là lui fouetter le visage. Des deux
côtés du sentier, cachés derrière des bosquets de roseaux, elle entrevoit parfois de petites mares
à l’eau croupissante d’où s’échappe le coassement incessant des grenouilles.
C’est cette grande plaine marécageuse que Line doit traverser pour rejoindre « l’étang des
oubliés. » A l’auberge du hameau où elle s’est arrêtée tôt dans la matinée, elle s’est renseignée
pour savoir comment elle pouvait atteindre cet endroit.
Cet étang dont , il y a bien longtemps, son vieux maître d’école, passionné de nature, lui avait tant
parlé. »Vous verrez, disait-il enthousiaste à ses petits élèves, c’est un endroit épatant et fascinant
pour observer les libellules! Vous pourrez en découvrir des variétés impressionnantes, des plus
grandes aeschnes aux plus fines demoiselles.
Line avait choisi « la libellule » comme sujet pour la fin de ses études de biologie et piquée par la
curiosité et le souvenir que son maître avait laissé du lieu, c’est tout naturellement qu’elle se
retrouvait là aujourd’hui pour le découvrir . A l’auberge, on avait entouré l’endroit au feutre rouge
sur la carte qu’elle avait déplié sur un coin de table . Les clients de l’auberge avaient eu l’air
étonnés que Line veuille se rendre là-bas. Certains avaient paru inquiets voir horrifiés. Une femme
l’avait même dissuadée de s’y rendre.
-L’étang des oubliés! Moi je n’irais pas! On raconte de drôles de choses. Il paraît qu’on y entend
des hurlements.Certains ont même aperçu des ombres gigantesques sortirent de l’eau!
Line sans trop s’inquiéter des ragots, s’était mise en marche d’un pas décidé.
Maintenant, elle s’arrête. Elle déplie la carte. Elle observe le rond rouge qui entoure l’étang. Elle ne
devrait plus être loin. C’est à cet instant précis qu’elle entend un bruissement derrière elle. Le
temps de se retourner ,elle se retrouve face à une bête énorme qui la fixe de ses yeux rouges
exorbités en poussant un terrible hurlement.Line sent tous ses membres se figer. Tétanisée, elle
veut crier à son tour mais aucun son ne sort de sa bouche.Le monstre s’ébroue dans l’étang en
soulevant d’énormes vagues qui viennent lécher les pieds de Line cloués au sol.
-Il y a longtemps que je t’attends ! rugit la voix du monstre en découvrant ses longues dents
aiguisées au milieu de sa gueule immense.
- ça fait des lunes que je n’ai pas vu d’humains dans mon royaume!
- Comment êtes vous arrivée ici ?
- Comment osez-vous piétiner mon territoire !
Line dans un murmure réussit à grand peine à articuler:
_ je ne vous veux pas de mal, je suis venue observer les libellules !
- Ah! Les libellules! Dit d’une voix radoucie le monstre, ça fait longtemps que les humains avec
toutes leurs maltraitances , les ont exterminées. Quand je vivais parmi vos semblables, j’ai
essayé de leur faire respecter et aimer les plantes et les animaux. J’aimais particulièrement les
libellules dont je décrivais les moeurs et l’habitat avec passion à mes élèves. Les humains ne
m’ont pas écoutés. Alors quand mon temps sur terre s’est achevé, j’ai rejoint cet étang et les
nuits de pleines lunes , je hurle ma rancoeur à travers les marécages.
- Mais tous les humains ne sont pas destructeurs. Certains se battent pour préserver flore et
faune , ose timidement répondre Line.Tout à fait radouci le monstre avec des tremblements
dans la voix répond:
- Oui, c’est vrai, tenez vous me rappelez une de mes anciennes petites élèves qui à l’époque
était une des seules à se soucier d’écologie. En souvenir de cette enfant, je vous rends au
monde des humains!
Et dans un grand éclat l’étang se souleva et le monstre disparu au fond de l’eau.
Line vit alors une nuée de libellules de toutes les couleurs voleter à la surface de l’étang redevenu
calme et limpide.
M