A l'approche de mes 10 ans, j'ai décidé d'être bretonne
Je venais de me rendre compte que les gens étaient de quelque part. Denise venait d'Auvergne, Suzanne de Vitry-le-François et les Steninger étaient alsaciens. La famille Sureau venait de Beauce, un pays tellement plat qu'on y apercevait une cathédrale à 30km.
Ils allaient souvent rendre visite à des cousins qui avaient des noms de généraux de la révolution française, Kleber, Marceau et aussi à une certaine Tante Léa. Hélène était italienne. Il y avait même des filles de la classe qui venaient de... de Arménie. Un pays dont je ne savais rien mais qui évoquait de belles odeurs puisque ma mère brûlait parfois une sorte de papier qui en provenait. Même la maîtresse avait un petit accent chantant et disait « nonante » et pas quatre-vingt-dix comme chez nous.
Et moi, je n'étais de nulle part.
J'étais née au Kremlin-Bicêtre ... comme tout le monde ... et mes parents à Paris ... ce n'avait rien de bien original.
En classe, nous lisions des histoires sur le départ des troupeaux à l'Alpage (comme le texte de Daudet que l'année suivante, j'ai dû commenter à l'examen de fin d'étude primaire), l'odeur de « mon pays » et le travail du laboureur. C'était assez exotique, vu du Kremlin-Bicêtre, même si, dans la vallée de Chevreuse où mon grand-père avait une maison, il restait encore quelques champs de blé et des charrues. « Ma »campagne avait une odeur. L'odeur des sapins et des eaux dormantes, celle de l'étang et du petit bois au dessus de la maison mais je ne l'ai reconnue que plus tard, quand j'y suis retournée.
Mais je ne pouvais quand même pas me dire originaire de la vallée de la vallée de Chevreuse ! Est-ce qu'on parle de la Vallée de Chevreuse dans les livres ? Qui la connaissait ? Et d'ailleurs mon grand-père s'y était installé sur le tard. Et là aussi, les gens venaient d'ailleurs, de Bretagne comme les métayers qui le faisaient savoir ou alors, ils habitaient à Paris ou en venaient...comme tout le monde. Et les uniques fermiers du village nous faisaient bien sentir que nous n'appartenions pas à leur monde.
En dehors de la Vallée de Chevreuse, la campagne, ce n'était pas le truc de mes parents. Incorrigibles citadins, ils préféraient prendre leurs vacances la Baule dont les petits immeubles et les boutiques ne les dépaysaient pas.
C'est alors que je me suis proclamée bretonne ! Proclamée, proclamée ! Facile à dire, me direz-vous. ! Oui, mais j'avais quand même quelque raison. J'avais une grand-mère bretonne. Née en Bretagne, à Duhault près de Callac, dans ce qui s'appelait alors les Côtes du Nord. ! Bien sûr, j'aurais pu trouver me trouver d'autres origines. Nous venions des quatre coins de la France : L'Est pour la famille de ma mère que, de toute façon, je ne voyais jamais et l'Orléanais du côté de René Billard, mon grand-père. Mais c'était déjà lointain. René lui-même était né à Paris et n'avait quitté la ville que pour faire la guerre, à l'occasion de rares enterrements et une unique fois parce qu'on l'avait engagé à Vienne (histoire un peu confuse d'ailleurs donnant lieu à des récits de pittoresques voyages en train. A croire qu'il n'avait fait que l'aller et retour !)
Tandis que ma grand-mère, c'était une Bretonne authentique ! A vrai dire elle ne parlait jamais de la Bretagne. Cela ne semblait pas lui tenir à cœur. Mais tout le monde en parlait à sa place. Ma mère surtout se faisait comme un malin plaisir de lui attribuer les attributs supposés de ses « compatriotes ». Attributs d'ailleurs parfois contradictoires puisque par exemple, il était admis (par qui ?)qu'il y avait deux sortes de bretonnes, « les bretonnes propres » et « les bretonnes sales » et que je n'ai jamais bien compris de quel côté on rangeait la malheureuse. En tous cas, lorsque plus tard elle est décédée, on n'a pas hésité : il fallait lui donner un enterrement religieux ! Bien sûr, on l'avait entendu répéter : « si le Bon Dieu existait, il ne permettrait pas qu'il y ait des guerres ». Mais on ne sait jamais ,après tout, elle était quand même bretonne ».( on disait aussi qu'ils sont bons catholiques...jusqu'à la Gare Montparnasse)
Et puis nous vivions un peu parmi des Bretons plus fiers de l'être que ne l'était ma grand-mère. L'expression « cousin à la mode de Bretagne » me semble convenir, nous visitions des cousins dont je ne sais toujours pas en quoi ils étaient nos cousins. Ils avaient souvent des prénoms bien bretons, enfin ceux qu'on donnait aux Bretons à cette époque. Pas de Gwendoline, de Gwenaël ou même de Yann mais beaucoup d'Yves, d'Yvonne, d'Anne: m^me si ma grand-mère se prénommait Arsène !!. Et la tante( ?) Jeanne-Yvonne, une très vieille dame quand moi, j'avais 3 ou 4 ans, portait la coiffe !
Sur la Bretagne, je pouvais rêver. Ma mère, pendant la guerre (celle de 14) y avait été envoyée en pension et les « bonnes » de la pension leur parlaient des korrigans, le soir. Ce qu'Henriette trouvait très pittoresque ! Et surtout il y avait les livres et Victor Hugo. ! Tout ce qu'on n'apprenait par cœur à l'école : O Combien de marins, combien de capitaines... le rugissement immense de la mer...et les livres que je lisais à la maison. (Je me souviens d'un titre : Anne et le mystère breton.)
Etre bretonne, c'était quand même mieux que d'avoir pour tout horizon le Kremlin –Bicêtre.
Au début, j'avais le vague sentiment d'usurper un peu cette identité. Mais quand mon père est revenu de captivité après la guerre, l'autre, celle de 39-40, je me suis sentie justifiée. Car mon père se proclamait Breton. A chaque conflit familial, on entendait la formule: « Je suis breton ! Je suis têtu ! » Et lui, il avait des raisons valables : il avait passé les vacances de son enfance à Lannion. A vrai dire pour des raisons médicales : A 18mois, il avait eu la poliomyélite. Le médecin avait conseillé de le baigner dans de l'eau très chaude. Ce qui avait été fait et donné des résultats appréciables puisque l'enfant avait rapidement récupéré l'usage de ses membres... sauf un ! Car pour le tenir dans le bain, malheureusement, il avait bien fallu le tenir par le bras et il lui était resté une paralysie partielle du bras droit. (Précisons que mes grands-parents à l'origine de cette légende familiale ne savaient même pas qui était Achille !) Alors le même médecin - qui devait être lui aussi breton- avait déclaré qu'un séjour au bord de la mer, chaque année, était le seul remède à son mal. L'air chargé d'iode ou l'eau de la mer ? Je ne sais pas mais il en était resté plus tard la croyance que l'iode de l'Océan était indispensable à la santé. Justement le père du cousin Louis était percepteur à Lannion, petite ville près de Perros-Guirec. Lui et sa femme s'étaient offerts pour le prendre en pension chaque été.
La dernière année, mon père âgé de 14 ans qui s'ennuyait un peu avec ces personnes déjà âgées était parti en expédition sur le vélo reçu pour sa réussite au certificat d'études. Il était allé retrouver sa grand-mère. Le récit de ces retrouvailles était avait tout d'un morceau de bravoure. Il avait été reçu à bras ouverts dans la famille, chez la seule des sœurs de ma Grand-Mère restée au pays, une certaine Julie ! Et on lui avait fait des crêpes dont la taille était immense ! La grand-mère ne parlait pas français et mon père ne parlait pas breton mais chacun comprenait la langue de l'autre et ils avaient très bien pu se comprendre.
Le folklore familial s'était alors enrichi de nouveaux personnages et surtout de cette femme: mon arrière- grand-mère. Si je voulais avoir des ancêtres, j'avais trouvé ! Veuve de bonne heure, chargée d'enfants (je lui ai connu 5 filles, j'ai toujours ignoré si elle avait eu aussi des garçons), elle ne s'était pas laissé abattre. Ella avait travaillé dur, une femme comme on les aimait chez les Bretons qui, parait-il, choisissaient leur femme pour leur endurance à danser et à battre le blé. Elle était devenue accoucheuse. Une sorte de sage-femme sans diplôme.et comme les deux fonctions allaient de pair, elle faisait la cuisine pour les grands événements du village : les mariages, les baptêmes et... les enterrements. Et cela me plaisait qu'elle ait présidé à la fois à la mort et à la vie. Par son travail, elle avait permis que sa fille aînée, ma grand-mère fasse quelques études au couvent. Arsène avait eu son certificat d'étude à 12ans ! elle parlait parfaitement le Français d'un accent chantant et à son arrivée à Paris, elle avait échappé à la condition des petites bonnes à la Bécassine pour devenir caissière !Plus tard c'est elle qui tenait les comptes du restaurant, mon grand-père étant plus ignorant.
Cette arrière-grand-mère, je ne l'ai pas connue, nos destins se sont rejoints à peine : à ma naissance, elle avait tricoté pour moi des petits chaussons que je n'ai jamais portés. Des chaussons bariolés, pensez donc ! A une époque où l'on habillait les petites filles en rose et les petits garçons en bleu ! « Bien une idée de bretonne ! » en concluait ma mère en Parisienne un peu méprisante. Quel âge pouvait-elle avoir à cette époque ? Elle avait 100ans dans mon imagination mais ce ne devait pas être le cas, la fille aînée avait 60 ans et elle avait eu beaucoup d'autres enfants ensuite. Elle avait sans doute un peu plus de 80 ans. Ce qui ne concordait pas avec les récits de mon père qui la voyait déjà grabataire 18 ans avant. Peu importe, il me plait d'imaginer qu'elle était née aux alentours de 1850, contemporaine du grand Anatole Le Braz, né lui aussi à Duhault.
J'ai alors un peu rêvé sur cette ancêtre. Je lui ai donné un nom, un nom bien breton de cette époque : Maryvonne. Je l'ai imaginé dans ce village bercé par le bruit de la mer, dans une communauté villageoise chaleureuse. J'ai même écrit un texte sur sa rencontre avec son mari, le sabotier autour d'un plat bien de chez eux : le fars quinis du.
Et j'ai essayé d'en savoir plus. Hélas !
D'abord une recherche assez simple m'a fait découvrir un prénom moins typique : elle s'appelait Jeanne-Mathurine ! O déception ! Jeanne Mathurine ! Je vous demande un peu. Est-ce que cela fait très breton ? On dirait une marque de calvados.
Et puis j'ai voulu aller sur les lieux et qui sait ? Trouver des traces de mes origines.
Tout de suite, au téléphone, j'ai eu une très sympathique conversation avec ma future logeuse. Elle m'a même dit qu'un Harnay venait de mourir à Callac, le bourg voisin. Le voyage a été charmant. On accédait à proximité du village par un petit train départemental comme il en existait dans mon enfance et que les habitants avaient voulu conserver en dépit des décisions venant de plus haut. Il servait de ramassage scolaire aux heures de sortie des collèges. Le conducteur était en même temps receveur et il fallait lui indiquer l'endroit où on descendait. Au retour, il fallait faire signe au train pour qu'il s'arrête. Ma logeuse m'attendait, elle était très sympathique et nous avons beaucoup parlé. Mais la mer ? Elle était à plus de 30km et sans doute Jeanne Mathurine n'avait pas eu souvent l'occasion d'entendre ses grondements. Le village ? Une suite de hameaux très éloignés les uns des autres.la solitude souvent. Et les traces des ancêtres, je les ai vainement cherchés sous la pluie. Au cimetière, il y avait bien une vieille tombe au nom de la famille Cozic (Jeanne- Mathurine était une demoiselle Cozic).Mais sans prénom et ce nom de famille est très courant. Dans le Bottin, même déception ! Pas de Cozic ou de Harnay, ni à Duhault, ni à Callac. Mais avec cette habitude qu'ont les Français de s'inscrire sur une liste rouge, la tâche n'était pas facile et je suis peut-être passée à côté. Avec ma logeuse d'ailleurs, nous parlions des promenades que nous ferions ensemble quand je reviendrais et des problèmes très actuels de pollution. Et pas de ce que j'étais venue chercher.
J'ai compris que les événements dont je rêvais avaient plus de 100ans et qu'en un siècle, les traces de ces inconnus de l'histoire se sont effacées depuis pas mal de temps.
A imaginer la vie dans le Duhault d'autrefois, j'ai aussi compris pourquoi ma grand-mère ne parlait jamais de la Bretagne. Elle. Elle y avait passé son enfance et elle avait peut-être préféré à cette vie celle du Paris de la belle époque. Mais sur ce point aussi, prenons encore garde aux illusions !