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C'est une rue toute simple dans un village du sud de la France... Elle est si modeste, d'ailleurs, qu'elle n'a pas de trottoirs : seulement, de chaque côté un caniveau pavé qui transporte l'eau nécessaire pour laver les pas-de-porte, matin et soir. Les ménagères en profitent surtout le matin ; et le soir c'est chaque famille qui prend le frais du ruisseau, assise sur des chaises paillées qu'on a installées devant l'entrée de chaque maison.


La rue ondule un peu pour suivre la courbe de l'alignement des façades. Elle offre le gîte à quelques belles maisons anciennes, des hangars abritant du gros matériel qui sert au travail de la vigne ; un tonnelier, François, y loge dans une ancienne bâtisse espagnole où le patio est devenu son atelier et d'où sortent de luisants tonneaux. A côté, l'atelier de la repasseuse avec sa double porte-fenêtre ouverte toute la journée permet d'admirer les performances de l'habile Joséphine avec des fers antiques glissant sur des ornements d'autel, des nappes brodées ou des corsages de dentelles. Plus loin, une fabrique familiale d'espadrilles. Il n'y a que les portes cochères derrière lesquelles il fait si bon durant les fortes chaleurs, qui pourraient recéler quelques secrets terribles ... se pourrait-il qu'un jour lointain, dans le futur, nos descendants les évoquent à la veillée ?
En tout cas « qui parle du loup voit sa queue » : car le tambourinaire vient annoncer après trois roulements énergiques de ses baguettes : « Avisss... au 4 de la rue Arago, on a retrouvé dans le hall des vêtements couverts de sang qui n'appartiennent à personne. Les gensss qui auraient des informations à ce sujet, sont priées de se présenter au garde champêtre et/ou à la police... Qu'on se le dise ! »
Tous les habitants de la rue Arago jaillissent de leur porte dans une effervescence totale : la repasseuse a mis ses nombreux fers en sécurité et s'empresse de dire au tonnelier :
« - Je le savais, moi ; je te l'avais dit qu'un jour il se passerait quelque chose de terrible !
- Tu sais, Joséphine, moi de mon atelier au fond de la cour et avec le bruit que je fais, je n'ai rien entendu hier... mais avant-hier, c'est vrai, quelqu'un a utilisé le heurtoir et cogné avec tant d'insistance que j'ai dû aller voir ce qui se passait...
- Et alors ?
- Trois inconnus un peu louches étaient devant l'entrée mais ils m'ont fait un grand sourire avant de me demander où habitait vraiment la famille Pujol qui était supposée résider au 4, rue Arago...
Joséphine pince les lèvres, envieuse des informations que détient son voisin François :
- Eh bien, François, que leur as-tu dit ?
Calmement François répond :
- Il se trouve que les parents Pujol sont partis à Saint-Estève faire les vendanges avec leur fils aîné. Donc, à la maison, il restait Emile, Hortense et la petite Lili, les autres enfants. Les trois intrus ont paru déçu, je te le dis, Joséphine, surtout d'apprendre qu'ils resteraient hors de leur maison pendant au moins une semaine... Ils m'ont remercié et sont partis sans un mot de plus.
- Maintenant que tu en parles, François, je me souviens que j'ai vu arriver hier le frère de Pujol, Baptiste, et sa femme ; ils m'ont dit qu'ils venaient pour tenir compagnie aux trois enfants pour le temps des vendanges. Et justement, le monsieur était habillé comme un homme de la ville, tu sais, en costume élégant... Aïe, Mar da deu, c'est peut-être ses vêtements qu'on a retrouvés couverts de sang...
- Ecoute, Joséphine, ne t'affole pas avant de savoir. La police est sur place et fait son travail... Ils vont sans doute nous interroger, nous dirons ce que nous savons. Allez, viens prendre un petit remontant que tu es toute blanche... »
En effet, les policiers ressortent de l'immeuble maudit et viennent s'entretenir directement avec Joséphine et François qui sont à nouveau devant l'entrée de leurs maisons. Ils font un bref résumé de ce qu'ils ont appris des voisins de la famille Pujol : ils avaient pu téléphoner à Baptiste Pujol pour demander au couple s'ils pouvaient venir garder les trois plus jeunes qui ne devaient pas aider aux vendanges tandis que l'aîné viendrait avec eux - cela durerait environ une petite semaine. Il semblerait que le couple avait accepté avec enthousiasme. François leur raconte alors la visite inattendue des trois inconnus et Joséphine ajoute que ce matin même, elle a vu la belle-sœur Pujol partir avec les trois enfants et du matériel de plage ; par le chauffeur du bus, Aimé Rossignol, elle a appris qu'ils étaient partis avec lui pour Perpignan et là, y prendre le tram qui monte à la mer. Joséphine et François avaient-ils vu le frère Pujol sortir de l'immeuble ? François ne peut rien dire mais Joséphine est catégorique : il n'est pas sorti, elle l'aurait vu, son pas de porte restant grand ouvert toute la journée. Les policiers demandent :
« - Mais, dîtes-moi, Joséphine, vous faîtes bien la sieste en début d'après-midi et vous ne pouvez pas tout surveiller, alors ?
- Ah bè oui, j'ai un peu dormi
- Donc, on suppose que les inconnus s'étaient cachés quelque part dans un endroit peu visible du hall ; ont agi très vite, déshabillé le cadavre et laissé ses vêtements...
- Ça, ça me rappelle un crime exécuté par un groupe politique d'Extrême Droite qui avait l'habitude de laisser des vêtements de la victime comme signature et avertissement de ne pas s'en mêler... »
Les policiers se retirent, laissant une foule de curieux et perplexes à leurs commentaires. Le crime n'a jamais été élucidé bien qu'on ait retrouvé le cadavre du frère Pujol dans le puits désaffecté de son immeuble ; le meurtrier est resté impuni.
Quand les Pujol sont rentrés, ils ont été horrifiés et incapables de se remettre pendant de longues semaines. Les enfants avaient toujours peur quand on tapait à leur porte, la maman faisait des cauchemars, le père n'arrivait plus à travailler tant il était nerveux. Au bout de quelques mois ils ont quitté le village pour s'installer à Saint-Estève où ils avaient une maison au milieu de leurs vignes. Après une tentative de suicide de la tante, ils l'ont prise avec eux là-bas. Le propriétaire de l'immeuble a depuis toujours eu du mal à louer l'appartement des Pujol ; par ailleurs, on n'a jamais revu les trois inconnus. Un journaliste a fait son enquête personnelle sur ce crime et écrit dans son journal qu'il s'agissait sans doute d'un groupe apparenté à la Maffia, connu pour déshabiller leurs victimes, laisser leurs vêtements souillés de sang comme avertissement... et faire disparaître les corps. La police a fait savoir que, malgré de multiples recherches, on n'avait découvert aucun lien de la victime avec le milieu du banditisme. Pendant des années les villageois ont parlé et reparlé de ce drame non élucidé. A l'époque du crime, l'hypothèse d'une secte éventuellement responsable de toute l'affaire avait des amateurs, d'autres pensaient à un groupe maffieux ; peu à peu le drame est tombé dans l'oubli... La vie a repris son cours et d'autres locataires se sont succédé au 4 rue Arago...
C'est ainsi que deux générations plus tard ...
Ne dérogeant pas à leurs habitudes, Adèle vient de rejoindre sa copine d'enfance, Louise, déjà installée avec sa chaise à l'ombre de la porte cochère. Leurs petits font la sieste. Elles profitent de ce temps libre pour échanger les derniers potins. Aujourd'hui, justement, elles ont un gros et grand sujet : le ramassage des ordures ménagères du nouveau voisin :
L : « T'as vu ça ! Le nouveau a sorti cinq sacs hier ! Comment c'est possible en une semaine ?
A : Non ? Cinq sacs ! Moi, je n'ai pas eu le temps de descendre avant le passage des poubelles. Et là que j'aurais dû y aller, Rémi les a descendues !
L : Ah, t'as pas vu ? Il y avait cinq grands sacs de poubelle, des 110 litres ! Il a fait deux voyages pour les descendre, ça avait l'air très lourd... On aurait dit qu'il se cachait car il les a descendus très tard. Je ne l'aurais pas vu si je ne m'étais pas relevée pour prendre mon cachet. J'ai entendu la porte d'entrée et donc regardé par la fenêtre. Il en posait deux péniblement. En retournant me coucher, j'ai entendu à nouveau un bruit. Je suis retournée vers la fenêtre : et là il en avait encore trois autres ! Je crois que c'est un psychopathe !
A : Comment c'est possible, cinq sacs ? Ca fait seulement six jours qu'il est arrivé. Tu sais, l'autre jour, dans la montée des escaliers, j'ai senti une odeur bizarre. Je suis sûre qu'il fume mais pas des cigarettes, non, de la drogue. Je me demande quand il dort. La journée, il fait un boucan d'enfer et la nuit, il sort.
L : Il doit trafiquer certainement de la drogue car je l'entends toutes les nuits sortir vers 11H30. Parfois je le croise le matin à huit heures et quart quand j'emmène le petit à l'école...
A : Et moi, je l'entends transporter des choses, remuer des meubles ou je ne sais quoi toute la journée. En plus, il écoute de la musique bizarre : tu sais un style « mystique »...
L : Tu crois qu'on devrait prévenir la police. Il a peut-être tué quelqu'un qu'il a mis dans les sacs...
A : Tu as raison, on devrait y réfléchir. Il ne faudrait pas qu'on devienne ses complices : imagine qu'il a réparti tous les morceaux découpés dans les sacs ! Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule !
La porte s'ouvre brusquement. Les deux commères sursautent, en tombent presque de leur chaise en voyant... devinez qui ? Le nouveau voisin ! Elles sont tétanisées, incapables du moindre mouvement, la gorge sèche et les jambes flageolantes. Il s'approche d'elles, tranquillement, s'arrête à deux pas des femmes. Les deux paires d'yeux sont aimantées par une grosseur suspecte sous l'aisselle, cachée par la veste...
G. : Bonjour, Mesdames ! Je n'ai pas encore eu l'occasion de me présenter. J'habite ici dans ce petit immeuble depuis samedi dernier. Je m'appelle Gino Rocca.
Adèle et Louise se regardent, rougissent. Enfin, Louise arrive à articuler :
L : Ben, bon... bon... bonjour, moi c'est Louise du deuxième et voici Adèle qui est au troisième, sur le même palier que vous...
G : Je voulais m'excuser de n'être pas venu avant. Tout s'est passé très rapidement : Mon amie m'a quitté à Paris et puis, très vite, j'ai trouvé un emploi dans la région ; comme je n'avais plus d'attache dans la capitale, je n'ai pas hésité ! Par un heureux hasard, j'ai aussi pu louer facilement cet appartement ; Il a beaucoup de charme d'ailleurs cet immeuble ; la rue me plaît aussi beaucoup. Voici les raisons pour lesquelles j'ai embarqué toutes mes affaires sans avoir eu le temps de trier.
A : Ah oui ! Vous semblez occupé... très actif ! Moi, je vous ai à peine aperçu cette semaine.
G : J'espère que je ne fais pas trop de bruit : quand on emménage, il faut faire beaucoup de rangement...
A : Non, non, pas de problème. Par contre, je voulais vous demander, sans être trop indiscrète, quelle est la musique que vous écoutez : je ne connais pas mais c'est très plaisant...
G : Ce sont des copains qui ont monté un groupe à Paris et je leur ai acheté leur premier disque. Ça me permet de penser à eux... mais avec mes rangements, je ne me suis pas rendu compte, le volume était trop fort ?
L : Non, ne vous inquiétez pas. Et l'avantage de ce vieil immeuble c'est que les murs sont épais. Mais alors, vous avez trouvé du travail ici ? A domicile ? Il n'y a pas beaucoup de travail dans la région. Le Sud est réputé pour son chômage...
G : En fait, je travaille dans la sécurité. Je suis vigile dans le centre commercial « Les Myosotis » de minuit à huit heures. D'ailleurs, regardez !
Il ouvre sa veste, sort une banane (la bosse suspecte) et en extirpe une carte de visite toute neuve. Il la leur tend.
Les deux copines se regardent d'un air entendu : ce n'était pas une arme. Adèle reprend :
A : Je ne sais pas comment vous faites : vous n'avez peut-être pas besoin de beaucoup d'heures de sommeil ? Moi, si je n'ai pas mes huit heures, je traîne toute la journée.
L'homme se met à rire et leur dit :
G : C'est presque l'Inquisition... Est-ce que c'est une tradition pour les nouveaux arrivants ? Une sorte de bizutage ?
Adèle et Louise se sentent gênées mais Louise reprend vite le dessus et lâche :
L : Non, non, rassurez-vous, ce n'est pas l'Inquisition. Vous nous avez intriguées. Dans ce village il ne se passe pas grand-chose, vous savez... Beaucoup de détails s'expliquent maintenant... Puisque nous sommes entre nous, il reste encore un point qui nous intrigue... si vous permettez...
Il acquiesce et Louise continue :
L : Je vous ai aperçu hier soir déposant plusieurs sacs pour les poubelles. C'est étrange, un peu incongru pour quelqu'un qui vient d'arriver !
L'homme, cette fois, rit de bon cœur :
G : Eh bien, si vous voulez tout savoir, je vais vous expliquer ; comme je vous le disais tout à l'heure, mon départ s'est fait dans la précipitation. En fait, j'ai débarrassé tout ce qui me rappelait mon ex, tous les souvenirs. Je n'avais pas eu le temps de le faire à Paris.
De concert, les deux copines font un grand soupir de soulagement. Soudain Adèle se souvient de l'étrange odeur. Cette fois c'est elle qui continue l'interrogatoire :
A : Je change de sujet mais je voulais vous demander : ces derniers jours, je sens une odeur bizarre sur le palier. Je dois dire que j'ai un odorat assez sensible. Est-ce que vous fumez peut-être ? Nous n'avons pas l'habitude, personne ne fume dans l'immeuble...
G : Non, je ne fume pas, je ne vois vraiment pas... Ah si ! C'est peut-être le papier d'Arménie que je brûle après la cuisine. Mais vous avez d'autres questions ? Ou est-ce que je peux disposer ?
L : Vous allez finir pas regretter de vous être présenté. On est vraiment désolé ! Accepteriez-vous demain une petite soirée de bienvenue ? Nous vous présenterons nos familles. Il ne faudrait pas que vous ayez une mauvaise idée de nous, nous ne sommes quand même pas des sorcières !
G : Volontiers, j'accepte volontiers... Je n'ai pas pensé une seconde que vous étiez des sorcières... Il est vrai que j'ai pas mal remué vos habitudes cette semaine...
Le samedi soir chez Louise, Bertrand et leur enfant, Gaël trois ans, a lieu la soirée pour accueillir le nouveau voisin. Louise et Adèle se sont partagé les tâches : Louise, l'entrée, Adèle a confectionné le dessert ; les hommes préparent la pierrade.
Au cours du repas, c'est au tour de Gino, plus à l'aise, de s'enquérir de l'histoire de ces murs. Aussitôt, Bertrand, passionné d'histoire, prend la parole et raconte :
B : D'après les archives, les fondations de l'immeuble datent de plus deux siècles. Si les murs le pouvaient, ils vous raconteraient le drame qui s'est déroulé dans votre appartement...
G : Ah bon ? Dans mon appartement ?
B : Pourquoi croyez-vous que vous avez pu en disposer aussi rapidement ? Dans le coin, personne ne veut y habiter, ils préfèreraient dormir dehors !
G : Ouh, là ! Vous m'inquiétez. Racontez-moi cette histoire qui a l'air passionnante et effrayante à la fois.
B : Tout a commencé un jour d'automne, dans les années trente, lorsqu'un tas de vêtements tachés de sang a été découvert devant la porte cochère de cet immeuble. Martin Pujol, dit Tintin, qui habitait votre appartement, était parti avec sa femme et son fils aîné Cyprien, pour aider aux vendanges à sa vigne de Saint-Estève où ils devaient rester une semaine. Ils avaient confié les trois autres enfants à Baptiste Pujol, le frère de Tintin, et à sa femme venus tout spécialement. Le lendemain matin, Joséphine, la repasseuse, qui habitait et travaillait en face de notre maison, avait vu la belle-sœur Pujol partir avec ses neveux sans doute pour la plage, comme l'avait confirmé plus tard le conducteur des bus Rossignol. La veille, le tonnelier François, qui avait sa maison et son atelier à côté de Joséphine, avait reçu la visite de trois individus, plutôt louches qui s'étaient enquis de l'endroit où habitait la famille Martin Pujol car ils n'avaient trouvé personne à ce domicile ; il leur avait répondu qu'ils seraient absents une semaine, partis à leur vigne pour les vendanges et que seuls les plus jeunes enfants étaient restés, gardés par leurs oncle et tante... et probablement tous en ballade sur le Causse ou à Castelnou, à ce moment-là.
C'est dans l'après-midi du lendemain que le tambourineur était venu annoncer la nouvelle de la découverte d'habits tâchés de sang, à l'entrée du hall de l'immeuble et en même temps, la disparition du corps qui les avait portés... Le cadavre a été retrouvé quelques jours plus tard dans un puits désaffecté et complètement indétectable pour toute personne qui n'aurait jamais vu les plans de la maison. Ce fut une grande tragédie pour la famille Pujol : la victime était le propre frère, Baptiste, de Pujol. La belle-sœur, après de multiples dépressions, fut prise en charge par la famille qui quitta définitivement le 4 rue Arago pour aller habiter leur maison à St-Estève où chacun commença à se remettre et à surmonter le choc de cet assassinat. On en parla encore longtemps dans le village, une telle tragédie dans un bourg tranquille, cela laisse des traces.
Nous n'avons appris cet événement que quelques mois après notre installation, ici : les gens étaient heureux que l'immeuble se repeuple et nullement pressés de nous voir détaler, bien sûr...
C'est alors que Gino Rocca, l'air quelque peu embarrassé, annonce :
G : Je vous prie de me pardonner : je ne vous ai pas dit toute la vérité à mon sujet parce que je voulais savoir d'abord quel détail inconnu sur cet horrible crime, sortirait de notre conversation. Voilà : je suis le petit-fils d'Hortense, le neveu de mon malheureux oncle Baptiste assassiné. Depuis mon adolescence, j'ai longuement et tant de fois parlé à mon grand-père (Tintin Pujol), je lui ai posé tant de questions, puérilement imaginant que moi, moi tout seul, je résoudrais l'énigme de ce meurtre. Cela m'a poussé à poursuivre de longues études passionnantes en droit, en criminologie et autres domaines de la criminalité qui mènent aux hautes fonctions de la justice et de la police. Je voulais être le justicier de notre famille...
Dès que j'ai obtenu mes premiers diplômes, je me suis lancé dans une enquête approfondie sur cet horrible délit qui avait brisé deux familles. Par recoupements successifs et avec l'aide de personnes compétentes, j'ai formé un réseau qui s'est développé comme une toile d'araignée. Il s'agissait d'une affaire qui couvrant à la fois la France et l'Italie : un trafic international de vins coupés et d'alcools frelatés revendus dans un grand réseau de pays du Moyen-Orient où l'interdiction religieuse de boire une quelconque boisson alcoolisée favorisait la créativité en matière de mélanges avec toutes sortes d'ersatz, de faux sur les étiquettes, abus sur les déclarations en douane et contrebande par voies maritimes ou terrestres.... Grâce à tous mes efforts et à ceux des personnes qui m'ont assisté, le réseau a été démantelé, les criminels arrêtés. J'ai compris aussi que mon oncle avait été assassiné comme menace adressée à mon grand-père qui n'avait rien à voir avec ce trafic mais, sans le savoir, avait un sosie : celui-ci non seulement ressemblait à mon grand-père mais il s'appelait aussi Martin Pujol, il était notaire dans la région. Bien plus tard, c'est lui qui m'a contacté, m'a dit s'être intéressé à ce trafic avant le drame et avoir confié quelques renseignements à Interpol ; il m'a donné une certaine quantité d'informations qu'il avait relevées dans les journaux ou au cours de conversation au sujet de ce terrible événement....
Pour finir, je vous dirai que le grand chambardement que j'ai provoqué ici depuis mon arrivée est dû au fait que mon grand-père, en partant avec sa famille habiter Saint-Estève, avait laissé ici tout le mobilier et les objets utiles accompagnant la vie d'une famille de deux adultes et quatre enfants. Il pensait que peut-être un jeune couple serait heureux de louer ces quelques pièces avec tout le matériel en attendant d'avoir l'argent pour acheter du neuf à leur goût.... Vous pouvez imaginer le travail qui m'échoit !
Enfin, je vous informe, avec mes excuses pour le pieux mensonge des débuts de notre relation, que ma famille va bientôt me rejoindre et que mes enfants seront heureux de rencontrer les vôtres. Je ne suis pas garde de sécurité mais c'est ma fausse identité pour l'enquête que je mène en ce moment ; en réalité, je viens d'être nommé Procureur Général auprès de la Cour de cassation. Par ailleurs, en souvenir de ma si longue enquête, j'ai acheté le 4 rue Arago où vous pourrez habiter tant que vous le voudrez. Je ne changerai rien à l'habitat sauf si cela s'avérait nécessaire mais mon grand projet est d'agrandir la cour derrière l'immeuble et de l'intégrer en un spacieux patio, afin de devenir une oasis pour nous tous !
Le chœur des participants à la soirée : « Eh bien, vous nous en apprenez de belles, Monsieur Rocca, nous vous souhaitons la bienvenue, buvons à notre nouveau propriétaire et que Monsieur Baptiste repose en paix !!! »